Débat : Le monde arabe s’en sortirait-il mieux sans les subventions à l’énergie ?

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The Debate

Les gouvernements des pays arabes pratiquent depuis longtemps les subventions à l’énergie. Ce faisant, les populations de la région paient leur carburant et leur électricité à un prix inférieur au marché. Mais quel est le véritable impact de ces subventions et justifie-t-il l’écrasante charge financière qu’elles font peser sur les budgets publics ? C’est là une interrogation cruciale dans les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA), étant donné que la région concentre une part disproportionnée des subventions à l’énergie dans le monde.

Pour tenter d’y répondre, nous avons réuni Musa Shteiwi, directeur du Centre d’études stratégiques de l’université de Jordanie, et Shanta Devarajan, économiste en chef pour la Région MENA de la Banque mondiale, pour une discussion sur les coûts et avantages de ces politiques. Vous pouvez y participer en nous faisant part de votre avis sur  cette question.

Énergie

Shanta Devarajan (SD) : J’aimerais évoquer la question des subventions à l’énergie dans la région MENA. La région MENA représente seulement 5 % de la population mondiale et 3 % de la richesse mondiale alors qu’elle totalise  50 % des subventions à l’énergie dans le monde. Pour moi, l’inconvénient majeur des subventions à l’énergie, c’est qu’elles constituent un facteur de discrimination vis-à-vis de l’emploi. Pourquoi ? Parce que la plupart d’entre elles bénéficient à des industries grosses consommatrices d’énergie – qui sont aussi, on le sait, grosses consommatrices de capital. La région MENA affiche l’un des taux de chômage les plus élevés du monde et, à mon sens, ces deux éléments sont liés. À tel point d’ailleurs, que toute discussion autour des subventions à l’énergie doit intégrer cette question de l’emploi plus que les aspects budgétaires ou les considérations d’équité.

Musa Shteiwi (MS) : Théoriquement, ce que vous dites est très juste ; en revanche, ce n’est pas parfaitement établi dans les faits. Les subventions auxquelles vous faites référence dans la région MENA, ces fameux 50 %, concernent surtout les pays producteurs de pétrole. On les retrouve partout, certes, mais les plus importantes ont été mises en place dans les pays du Golfe et en Arabie saoudite. Cela étant dit, je voudrais souligner deux points : premièrement, le discours en faveur de la suppression des subventions intervient dans un contexte éminemment délicat, sur le plan économique et politique, pour des pays comme la Jordanie ou le Yémen. Il faut bien voir que, dans notre région, le principal argument contre la suppression des subventions réside justement dans le poids des factures d’énergie et de transport pour les citoyens. Quand les gens disent, « nous refusons la suppression des subventions », c’est parce qu’ils sont directement concernés et que cette mesure affectera aussi les pauvres.

SD : Les subventions représentent environ 6 % du PIB, comme vous le savez. Il suffirait de consacrer 2 % du PIB à des transferts monétaires ciblés en faveur des pauvres pour que ceux-ci puissent supporter la hausse des prix de l’énergie.

MS : C’est ce que nous avons fait en Jordanie… nous avons versé de l’argent aux pauvres. Mais la question qui se pose est celle de la pérennité d’une telle politique. Il n’y a pas que les pauvres qui souffrent de la disparition des subventions. Les classes moyennes sont également touchées. Celles qui prennent leur voiture pour aller au travail — c’est le cas d’une majorité de personnes en Jordanie par exemple — et qui consacrent à cela une grande partie de leur salaire. Ce que j’appelle de mes vœux, ce sont des projets ou des investissements du gouvernement dans les transports et les services publics qui, à long terme, finiront par faire de ce problème un problème résolu.

SD : Vous pouvez certes investir dans les transports publics mais si l’essence est bon marché, les gens continueront d’utiliser leur véhicule personnel. Comment expliquer sinon, que malgré la présence de transports publics dans la plupart de ces pays, les gens ne s’en servent pas ? Comment se fait-il que la ville du Caire détienne l’un des records mondiaux du taux de motorisation ?

MS : Je vous retourne l’argument: si les transports publics étaient de qualité, les gens abandonneraient leur voiture.

SD : Il n’empêche que pour avoir les moyens d’investir dans les transports publics, les gouvernements doivent arrêter de dépenser leurs ressources en subventions. Sinon, où trouveront-ils l’argent ?

MS : Je n’ai rien contre le principe, mais je suis contre la manière dont l’idée est appliquée. J’estime qu’il est vital, pour le développement économique et la création d’emplois, d’investir dans les transports publics.

SD : Regardez autour de vous : les villes où l’essence coûte le moins cher sont aussi celles qui ont le pire réseau de transports publics. En revanche, dans la plupart des pays européens, où l’essence coûte très cher, les transports publics sont d’excellente qualité.

MS : Donc cela reviendrait à se demander qui, de l’œuf ou de la poule, apparut le premier. Cela ne marche pas comme cela. Il faut envisager ces investissements dans les services et les transports publics comme un tout à réaliser progressivement. Cela me paraît idéal. Je reviens sur l’autre point que je voulais évoquer, en rapport avec les crises en Syrie et en Iraq — et je ne parle pas seulement des réfugiés : il s’agit des dynamiques qui en découlent, de l’interruption des relations commerciales et du blocage des voies commerciales. La structure économique de la société jordanienne commence à se fissurer. Et il s’agit là d’un réel problème que la suppression des subventions à l’énergie contribuerait à aggraver.

Électricité

SD : Le Liban connaît d’immenses difficultés en matière d’électricité. Beaucoup de foyers ne sont alimentés qu’une à deux heures par jour et cela tient au fait que leur opérateur a été entièrement subventionné. En subventionnant un service, vous créez une demande excédentaire — sachant qu’actuellement, la situation est encore aggravée par l’afflux d’un million et demi de réfugiés syriens. Autrement dit, si le Liban avait supprimé les subventions à l’électricité avant la crise, le coût lié à cet afflux de réfugiés serait bien moindre. Le Liban s’effondre à cause des subventions.

MS : La Jordanie et le Liban connaissent une situation que je qualifierais de désastreuse. Ce n’est donc pas le moment idéal pour aborder ces questions, surtout lorsque des problèmes encore plus graves, comme le chômage, doivent être résolus. En Jordanie, la Banque mondiale a fait un travail remarquable pour créer un fonds d’urgence afin d’aider les municipalités. J’estime qu’il serait judicieux de créer un fonds d’urgence pour aider les jeunes. Tâchons de sortir des sentiers battus et de trouver des solutions originales.

SD : La réponse au chômage ne passe pas par un projet de la Banque mondiale ni même par un projet du gouvernement, jordanien en l’occurrence. Ce qu’il faut, c’est rendre le secteur privé local compétitif. Ce dont je rêve, ce serait d’un projet qui aiderait à démanteler les monopoles qui entravent l’essor des entreprises privées et étouffent la concurrence. Là, nous aurions une solution optimale pour aider les jeunes chômeurs de Jordanie.

MS : Je suis d’accord avec vous sur le principe, c’est au secteur privé de créer des emplois. Mais pour ce qui est de la Jordanie, je pense que le problème ne tient pas seulement aux monopoles.

Emploi

MS : L’essentiel de l’activité économique jordanienne se concentre dans le centre du pays : Amman, Zarqa et Salt mais aussi Irbid. Si l’on veut créer des emplois dans le sud, par exemple, la question des monopoles n’est plus pertinente. C’est un problème d’investissement dans ces régions mais aussi de formation et de capacités.

SD : Face à une région défavorisée, vous avez deux options : investir ou amener les gens vers l’emploi au lieu d’attendre que l’emploi vienne vers les gens.

MS : Vous voulez dire, quitter le sud et sa maison pour aller vers Amman, là où sont les emplois ?

SD : Quel mal y a-t-il à cela ?

MS : Nous créerions un énorme problème.

SD : Lequel ?

MS : La concentration de la population à Amman, le surcroît de pression…

SD : Je ne vois pas où est le problème.

MS : Mais si, il est énorme.

SD : Non, le problème, c’est qu’à cause des subventions…

MS : Permettez-moi de terminer mon argument : à mon sens, il faut que les gens puissent vivre et travailler là où ils ont leurs racines.

SD : Nous ne devons pas forcer les gens à rester.

MS : Nous ne les forçons pas. Les opportunités créées actuellement dans cette région sont très restreintes. Si la main-d’œuvre s’en va, vous aggravez encore ses difficultés. On parle d’une zone immense dont les habitants doivent pouvoir exercer une activité économique. En plus, si tout le monde vient à Amman, les pressions sur la capitale, à tous points de vue, seront immenses.

SD : L’histoire du développement économique est aussi une histoire de migration vers l’emploi. Partout, le développement est passé par une phase d’exode rural. Regardez l’Asie de l’Est…

MS : Le gouvernorat de Karak n’est pas uniquement rural, il y a des villes aussi.

SD : … les gens quittent les zones déshéritées pour aller là où ils peuvent gagner leur vie.

MS : Pour la Jordanie, cela reviendrait à créer une énorme disparité dans la population.

SD : Non, puisque cette disparité existe déjà.

MS : Alors cela l’aggraverait.

SD : Non. Cela faciliterait les choses. Cela rééquilibrerait la situation.

MS : Tous ces gens ont le droit d’avoir des emplois là où ils vivent et de créer une activité à partir de leurs ressources, de leur sol.

SD : Repensez au développement de chaque pays. Il existe un facteur universel : le déplacement des populations depuis les zones peu productives vers les zones fortement productives.

MS : Je ne le conteste pas, mais si nous trouvions un moyen d’enclencher la croissance dans le sud, l’une des villes de la région pourrait alors servir de locomotive au développement local.

SD : Merci pour cet échange. Je pense que  tous deux nous avons à cœur la réussite de la Jordanie.

MS : Tout à fait. J’ai été ravi de cette discussion.

Auteurs

Will Stebbins

Chargé de communication

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