Trois enterrements et un mariage : pour une remise à plat de nos travaux sur la migration

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Trois enterrements et un mariage : pour une remise à plat de nos travaux sur la migrationLe marché du travail pourrait bien être le dernier bastion du protectionnisme. Or, nous le savons, l’assouplissement des restrictions à la circulation des personnes, surtout les moins qualifiées, peut entraîner d’immenses gains de bien-être, avec des retombées susceptibles même, selon certaines estimations, de surpasser de loin les bénéfices d’une libéralisation totale des échanges. Mais nos progrès sur ce front sont trop lents.

À l’issue des multiples conférences et manifestations organisées sur cette question, j’éprouve toujours un sentiment de frustration face à notre incapacité à faire avancer efficacement le débat. Je suis aussi frappée par la persistance de certains raisonnements, qui n’ont d’autre effet que de nous condamner au sur-place.

Pour aller de l’avant, nous devons mobiliser nos moyens intellectuels et notre pouvoir de rassemblement, et enterrer trois opinions qui ont la vie dure avant de célébrer une union inédite.

Les trois enterrements

Au premier rang des facteurs qui ont contribué à pétrifier les débats, il y a l’idée que le développement relève d’aspects purement géographiques. Chercheurs et décideurs du monde entier se sont alors concentrés sur une seule et même interrogation : quelle est la contribution des migrants au développement de leurs pays d’origine ? Alors que si nous avions, dès le départ, formulé l’équation en termes de développement humain, nous aurions envisagé les migrations à l’aune de ce qu’elles rapportent sur de nombreux autres plans : élargissement des débouchés professionnels, des choix et du pouvoir d’agir, accroissement des revenus, diversification des risques supportés par les ménages, etc. Si ça, ce n’est pas le développement, alors je n’y comprends rien.

La deuxième idée malheureuse, qui a contaminé notre vocabulaire au point de devenir un slogan à succès que même Coca Cola nous envierait, c’est celle de la « fuite des cerveaux ». On lui associe immanquablement la vision de ressortissants des pays pauvres partant vers des contrées plus riches en emportant leur capital humain. En réalité, comme bon nombre de pays d’origine en témoigneront volontiers, mieux vaudrait renverser ce concept et mettre plutôt en avant l’idée d’un « gâchis des cerveaux » : quand le capital humain ne trouve pas d’endroit adapté où s’investir, il est logique qu’il aille voir ailleurs — ce qui permet de réaliser le rêve de tout économiste, à savoir l’affectation optimale des ressources.

De fait, la perspective même d’augmenter radicalement son potentiel de revenu en émigrant peut donner un coup de fouet à certaines filières éducatives débouchant sur des métiers « monnayables » à l’international et accroître ce faisant le nombre de cerveaux disponibles. Pourtant, cette notion de « fuite des cerveaux » a surtout imprimé dans l’esprit des décideurs une vision paternaliste des choses : certains pays auraient plus « besoin » que d’autres de récupérer leurs migrants, et il faudrait donc renvoyer ces derniers chez eux ou s’abstenir de les recruter au départ.

Ce qui m’amène à ma troisième fausse bonne idée : cette conjonction, d’apparence anodine, que l’on trouve entre migration ET développement. L’hypothèse implicite derrière son emploi veut que les mots situés de part et d’autre ne peuvent être considérés comme des synonymes et qu’il y a donc un circuit qui les relie.

Les échafaudages théoriques qui en ont découlé ont conduit à envisager deux types de circuit : les migrants contribuent au développement en envoyant des fonds vers leur pays d’origine ou en y revenant grâce aux connaissances et compétences acquises à l’étranger.

Bien sûr, ces deux formes de flux peuvent avoir des effets positifs. Mais les considérer comme le chaînon manquant entre migration et développement est un piège grossier ! On ne peut pas mesurer l’influence bienfaisante de la migration sur le développement à travers les envois de fonds. Cela reviendrait à assimiler au développement un transfert intrafamilial dès lors que l’argent franchit des frontières (dans le cas de familles séparées) mais à lui refuser ce statut si le transfert a lieu autour de la table du petit-déjeuner (quand les familles sont restées ensemble).

L’autre canal, le retour des migrants, est lui aussi une impasse, malgré les innombrables projets pleins de bonne volonté visant à les inciter à repartir chez eux créer des entreprises. Car si rien n’a été fait pour modifier les facteurs incitatifs et dissuasifs de la migration, alors cet aspect n’aura, au mieux, que des effets minimes.

Le mariage

Et si nous reformulions notre postulat de départ en affirmant que la migration est le développement ?

Les questions à résoudre tourneraient alors autour de l’enjeu suivant : comment placer les migrants au cœur des débats entre pays d’origine et pays d’accueil, afin d’exploiter au mieux le potentiel de cette mobilité pour le développement humain.

Au lieu de nous attacher au sujet des envois de fonds et du retour des migrants, nous pourrions concentrer nos efforts sur les politiques et les institutions qui contribuent à améliorer les dispositifs au service de la migration — recrutement, recherche d’emploi et adéquation entre profils et besoins, protection des travailleurs, portabilité des droits sociaux et des compétences, normes pour la formation et certification — pour, au final, réussir l’insertion et l’intégration des migrants sur les marchés internationaux du travail et obtenir ainsi les meilleurs résultats possibles sur le plan du développement humain et du développement économique.

De tels systèmes exigent une coordination de tous les instants entre pays d’accueil et pays d’origine, coordination qui est actuellement la grande absente des politiques migratoires, les décideurs restant souvent obnubilés par les problèmes de sécurité nationale. Mais il n’est pas trop tard pour la relancer, en instaurant un dialogue et des partenariats, à trois niveaux.

La première des priorités consiste à élargir la palette d’options pour la mobilité des travailleurs pauvres et relativement peu qualifiés. Il faut pour cela restaurer la confiance dans les accords bilatéraux relatifs au travail. Pour ce faire, à nous de mettre au point des dispositifs expérimentaux, en recourant notamment à des régimes de mobilité temporaire qui permettent d’ouvrir de manière circonscrite l’accès à des marchés du travail dans certains secteurs et pour une durée spécifique (à l’instar du travail agricole saisonnier). C’est là une solution de compromis acceptable par toutes les parties, qui a d’ailleurs fait ses preuves pour bon nombre d’habitants pauvres des îles des Caraïbes et du Pacifique. Mais parce qu’ils sont difficiles à concevoir, coordonner et administrer, ces dispositifs sont encore trop rares. Comme elle l’a fait voici quelques années dans le Pacifique, la Banque mondiale pourrait prendre l’initiative, en créant les biens publics indispensables pour nourrir la confiance et gérer ces accords. Si nous voulons que les pauvres aient un jour la possibilité d’accéder aux marchés internationaux du travail, c’est vital.

Pour les travailleurs moyennement qualifiés, nous devons concevoir des systèmes qui leur permettent de conserver, où qu’ils aillent et sans décote, leurs acquis et compétences. Il faut pour cela étudier les normes internationales prévalant sur les marchés du travail et, dans le même temps, coordonner les politiques et les attentes du secteur privé.

Pour les plus qualifiés, dont la mobilité est plus facile mais dont la migration est source de préoccupation, puisqu’elle risque de priver le pays d’origine de compétences vitales (dans le secteur de la santé notamment), nous devons mettre en place des mécanismes novateurs de cofinancement qui prévoient que les futurs bénéficiaires investissent dans les systèmes d’éducation et de formation des pays pauvres afin d’alimenter le vivier mondial de compétences déficitaires.

Ces partenariats constructifs nous permettront de tordre le cou à une logique aberrante et de plaider pour un régime capable d’offrir de réelles perspectives de développement humain.

À mon sens, nous aurions dû depuis longtemps procéder à cette réorientation. Le fait d’opter pour une nouvelle approche de la migration aidera la Banque mondiale à agir de manière efficace dans un domaine où son leadership intellectuel et son pouvoir de rassemblement sont plus utiles que jamais. Nous sommes déjà en ordre de bataille, avec le programme sur la mobilité internationale de la main-d’œuvre (ILM) initié dans la Région Moyen-Orient-Afrique du Nord. Rendez-vous sur notre site pour connaître nos activités.

Ce billet est le premier d’une série que nous consacrons à la question des migrations et qui donnera lieu à l’approfondissement des diverses problématiques abordées ici. Alors, connectez-vous régulièrement et envoyez-nous vos idées et commentaires.

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