Comment guérir la Côte d’Ivoire de la malédiction de l’or brun ?

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Le chocolat devient de plus en plus un produit de luxe pour la majorité des consommateurs. Le prix d’une boîte de chocolat avec un assortiment de 24 pièces peut dépasser 20 dollars même 35 dollars chez un confiseur réputé. Mais de l’autre côté de la chaîne, en Côte d’ivoire, la situation est bien différente. On estime que 80 % des producteurs de cacao, soit environ 4 millions de personnes avec leur famille, vivent avec moins de 3 dollars par jour. Le calcul est vite fait : ce montant leur permettrait tout juste d’acheter deux pièces de l’assortiment de 24 pièces. C’est pour cela que certains parlent de la « malédiction de l’or brun » au pays du premier producteur mondial de cacao.

Pour qu’un producteur puisse vivre mieux, il faut qu’il gagne plus, ce qui n’a pas été le cas des producteurs ivoiriens au cours des dernières décennies. Force est de constater que chaque producteur n’a pas vendu plus (à cause de rendements constants et de l’augmentation du nombre de producteurs) et que le prix du cacao à l’exportation a suivi une tendance à la baisse depuis 1960, surtout après la flambée du milieu des années 1980. De surcroît, les producteurs ivoiriens ne touchent que 60 % du prix à l’exportation en raison de frais de commercialisation intérieure excessifs et d’une lourde fiscalité, alors que leurs homologues au Cameroun et au Nigéria en retirent plus de 80 %.

La situation actuelle des producteurs de cacao en Côte d’Ivoire n’est donc guère réjouissante, mais les tendances qui se dessinent sont encore plus inquiétantes. Du côté de la demande, les nouvelles exigences sociales (contre le travail des enfants) et environnementales (contre la destruction des forêts) de la part des consommateurs vont augmenter le coût pour les producteurs qui doivent à présent certifier leur cacao à travers des mécanismes de surveillance de plus en plus sophistiqués. Les goûts des consommateurs évoluent aussi vers le chocolat de luxe, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour le producteur ivoirien dont le cacao n’est en général pas de la meilleure qualité.

Au niveau de l’offre de cacao, les changements semblent encore moins favorables aux producteurs ivoiriens. L’épuisement des surfaces cultivables et de la main d’œuvre (le producteur type a plus de 45 ans) va les empêcher de défricher de nouvelles terres ce qui avait été leur réponse traditionnelle face à l’augmentation de la demande au cours des dernières décennies. En plus, on estime qu’un tiers du verger existant devra être remplacé à cause du vieillissement des arbres et la propagation des épidémies dans les prochaines années. Enfin, le changement climatique, qui a déjà commencé à se faire sentir, menace la fertilité de nombreuses exploitations, surtout à l’est du pays.

Pourtant, ces bouleversements pourraient être une bonne nouvelle pour la Côte d’Ivoire car ils obligent à réagir. Le neuvième rapport de la Banque mondiale sur la situation économique en Côte d’Ivoire propose plusieurs pistes qui pourraient transformer la filière du cacao en vecteur de transformation économique que le pays est en droit d’attendre.

La première piste serait de lancer une « révolution technologique » qui permettrait à chaque producteur d’accroître ses rendements. Cette révolution n’est pas utopique car les techniques, comme le perfectionnement de l‘ombrage, des greffes ainsi que de l’irrigation sont déjà toutes maîtrisées par le Centre de recherche agronomique en Côte d’Ivoire. Leur application a déjà permis de multiplier par quatre les rendements (de 500 kg à 2000 kg par hectare) dans des exploitations pilotes. Le défi est désormais de mettre ces techniques à l’échelle à travers des programmes d’accompagnement. Il faut bien comprendre que ce passage d’une croissance extensive à intensive n’est pas une option pour les producteurs de cacao mais une obligation de survie, à cause de l’épuisement des réserves foncières et de main d’œuvre et des nouvelles exigences des pays importateurs. À terme, les gains de productivité devraient permettre de récolter plus de fèves de cacao sur une plus petite surface, favorisant le reboisement et la diversification des producteurs vers d’autres activités – le secret d’un revenu supplémentaire comme l’a démontré avec succès la Thaïlande et le Vietnam.

La deuxième piste serait de mettre en place des systèmes de traçabilité par les acheteurs qui cherchent à s’assurer que leur cacao soit propre. Ces systèmes permettent de réduire les coûts le long de la chaîne de commercialisation intérieure en permettant aux producteurs de communiquer directement avec les acheteurs. Ce lien direct peut se faire par téléphones mobiles comme l’ont déjà testé avec succès Cargill et d’autres opérateurs. Rapidement, des technologies comme le « blokchain » devraient permettre aux producteurs d’intervenir directement et en toute sécurité, dans des circuits de vente décentralisés. La réduction des coûts de commercialisation intérieure qui en découlerait permettrait aux producteurs de bénéficier à terme d’une plus grande part du prix de vente du cacao.

Enfin, la troisième et dernière piste serait d’accélérer le développement d’une industrie locale de transformation autour de plusieurs niches. Une possibilité serait de satisfaire la demande croissante de la classe moyenne en Afrique (y compris en Côte d’Ivoire) pour les produits chocolatiers et ceux dérivés en cosmétique ou en pharmacie. La demande des consommateurs au sein des pays industrialisés en faveur de produits chocolatiers plus raffinés offre aussi la possibilité aux producteurs locaux de tisser des liens directs avec les distributeurs car le label d’origine devient plus important. Enfin, l’expansion de la demande asiatique pour des produits intermédiaires (comme la poudre ou la liqueur de cacao) ouvre des débouchés à l’industrie locale de broyage de fèves, la plus importante au monde, devant la Hollande, avec une capacité de 750 000 tonnes par an.

Ces trois pistes montrent que si le monde du cacao change, il existe aussi des opportunités existent pour que la Côte d’Ivoire améliore la situation financière de ses producteurs et crée des emplois le long de la chaîne de transformation. Saisir ces opportunités va demander aux principaux acteurs de la filière de s’adapter, à commencer par les producteurs qui vont devoir assimiler de nouvelles techniques de production. Le rôle des intermédiaires traditionnels (coopératives, grossistes) devra aussi changer à l’heure où les circuits de commercialisation sont en train d’être bouleversés. Enfin, est cela est le plus important, l’État va devoir redéfinir son rôle pour soutenir la modernisation de la filière et ne pas se contenter de la considérer comme une source de revenus pour financer ses caisses à travers une fiscalité trop lourde et des processus de commercialisation pas toujours transparents.

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