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Pourquoi je blogue

Shanta Devarajan's picture
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Je blogue pour une raison simple : les pauvres sont pauvres parce que les marchés sont défaillants, et parce que les pouvoirs publics le sont aussi. Lorsque les marchés n’assurent pas une offre suffisante de biens publics (cela peut concerner par exemple l’assainissement de zones marécageuses ou la pulvérisation aérienne de produits de lutte contre les criquets), les pouvoirs publics sont censés prendre le relais, fournir les services publics en question et s'en attribuer le mérite. Mais lorsque les pouvoirs publics sont également défaillants — par exemple lorsque les enseignants des écoles publiques multiplient les absences (a), que les médecins du public ne font plus de consultations dans les hôpitaux publics pour contraindre les patients à se tourner vers les cliniques privées payantes (a) ou que les coûts de transport deviennent prohibitifs parce qu'un transporteur routier lié au parti au pouvoir est en situation de monopole — il devient difficile de déterminer qui sera en mesure de résoudre le problème. En effet, ces défaillances des pouvoirs publics sont le résultat d'intérêts politiques puissants qui profitent du système au détriment des plus pauvres, et ceux qui tentent de s'attaquer à ces problèmes courent le risque de perdre les élections suivantes.


 
Pourtant, dans la plupart des pays, les pauvres constituent la majorité de la population, et si leur voix était entendue, il serait sans doute plus difficile pour ces groupes d’intérêt puissants de continuer à confisquer la rente issue des biens publics. Si je blogue, c'est justement pour aider les plus pauvres à faire entendre leur voix.
 
Mais comment faire pour que leur voix soit vraiment entendue ? À dire vrai, je ne sais pas vraiment. Mais je peux au moins essayer de faire deux choses qui vont dans ce sens. La première consiste à rendre accessibles des informations utiles et des données probantes qui, même indirectement, aideront les plus pauvres à prendre leur destin en main. Il m’est arrivé une fois de séjourner pendant une semaine dans un village du Gujarat (a), hébergé par une mère de famille pauvre. L'un des enfants était malade, et elle l'a emmené consulter un médecin privé (que je soupçonne d'ailleurs d'être un charlatan). Lorsque je lui ai demandé pourquoi elle ne l'avait pas emmené au dispensaire public gratuit, elle m'a regardé comme si j'étais fou et m'a répondu que « le docteur n'était jamais là ». Et quand je lui ai demandé pourquoi il n'était jamais là, elle m'a répondu « parce qu’il n’a pas plu cette année ». La vie est tellement rude pour les plus pauvres qu'ils en viennent à associer l’absentéisme du médecin à de la malchance plutôt qu'à un problème de politique publique. Si nous parvenons à faire changer cette perception, peut-être y aura-t-il également un changement au niveau du pouvoir politique.
 
Bien entendu, il est peu probable que les pauvres consultent mon blog (même si certains le font). Le second objectif de ce blog est de contribuer à (et dans certains cas d'initier) un débat reposant sur des données probantes. Si les pouvoirs publics échouent à ce point, c’est parce que les décisions sont prises par une petite élite. Pour que les décisions représentent un large consensus politique national, il doit y avoir un débat national tout aussi vaste, qui doit de surcroît être basé sur des données probantes. Par exemple, qui profite réellement des subventions à l'énergie, ou de la réglementation du travail, ou encore du fait que les salaires des enseignants sont indépendants de leurs performances ? L'objectif de ce blog est de stimuler ces débats et de les alimenter avec des données probantes. Mon espoir est que de tels débats contribueront à faire en sorte que les pouvoirs publics soient davantage comptables de leurs actes vis-à-vis des plus pauvres.