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Les « Maman Lumière » de Djibouti donnent l’exemple pour changer de comportement et améliorer la santé

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Mothers discuss child rearing in Djibouti (credit: Marie Chantal Messier).

Nous étions assises sur des tapis de sol, dans la chaleur et la poussière du quartier Moustiquaire, le plus pauvre de Djibouti, pour parler des pratiques d’alimentation des enfants. Des voix se sont soudainement élevées dans le groupe. Plusieurs femmes insultaient et montraient du doigt l’une d’entre elles qui baissait honteusement la tête.

Mes homologues djiboutiennes m’ont expliqué que la femme embarrassée était critiquée parce que son fils ne parlait pas encore à 5 ans. Au lieu de donner de l’eau à boire à son nouveau-né comme le veut la tradition, elle avait choisi d’allaiter son dernier enfant au sein exclusivement jusqu’à l’âge de six mois.  Le groupe pensait que ce choix expliquait les problèmes de développement de l’enfant.

Ma première réaction a été de me dire : « la pression du groupe est un véritable obstacle à la promotion des méthodes d’allaitement optimales à Djibouti ! »

Il est essentiel d’améliorer les méthodes d’alimentation et d’éducation des enfants dans ce pays.  Un pour cent seulement des mères allaitent leurs enfants au sein exclusivement jusqu’à l’âge de six mois (statistiques nationales de 2006), comme le recommande l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). C’est l’un des taux les plus faibles du monde. En outre, le manque d’eau et de nourriture se traduit par des taux de malnutrition chronique supérieurs à 40 % dans plusieurs régions, et les carences vitaminiques et minérales sont endémiques.

La soif étant un problème courant pour les pauvres à Djibouti, les jeunes mères donnent souvent de l’eau à leur nouveau-né en plus de l’allaitement maternel, mais la consommation d’eau insalubre peut avoir des conséquences fatales pour les enfants.

Les autorités djiboutiennes essaient de changer ces comportements grâce à un programme novateur de protection sociale intégrée pour les familles vivant dans les zones urbaines et rurales les plus pauvres et les plus mal desservies du pays.  Le projet est financé par le Fonds japonais de développement social (JSDF) et la Banque mondiale.

L’expérience montre qu’une hausse de revenu ne se traduit pas nécessairement par une amélioration de la nutrition. Le projet vise donc à améliorer le capital humain des familles pauvres en menant, parallèlement à un programme d’allocation conditionnelle, des interventions de proximité pour prévenir la malnutrition chronique dans ces familles. 

 

Maman lumière

 

Pour contrecarrer les informations erronées qui ont une mauvaise influence sur le comportement des jeunes mères, le projet fait appel à des « maman lumière » pour changer les comportements dans les communautés[1]. Ces femmes vivent dans la même communauté, ont le même niveau d’instruction et de revenu que les autres mais, en dépit de conditions de vie difficiles, leurs enfants sont bien nourris et en bonne santé.

 

Comment ces femmes parviennent-elles à élever des enfants en bonne santé, envers et contre tout ?

 

La « mère modèle » devient un agent de changement en partageant son expérience et son savoir-faire avec les autres mères pour démontrer qu’il est possible d’élever des enfants en bonne santé avec peu de moyens. Avec l’aide d’agents de santé communautaire et de volontaires, elle anime des réunions mensuelles où les mères parlent des soins à donner aux enfants, des moyens de préparer des repas équilibrés avec les aliments accessibles localement et de l’importance de faire passer des visites médicales régulières à leurs enfants, où ils sont pesés et mesurés.

 

Grâce à cette approche, les pères et les femmes plus âgées influencent eux aussi le comportement des jeunes mères. Lors de réunions entre hommes, organisées par exemple à la mosquée locale, les pères découvrent qu’ils ont un rôle à jouer dans l’éducation des enfants. Les femmes plus âgées, ou « marraines », sont invitées à donner des conseils à chaque couple pendant la grossesse et les premières années d’existence de l’enfant. 

 

Une révolution dans le domaine de la santé

 

Ce modèle marque un changement total pour Djibouti car il encourage une plus grande prise en charge de la santé par la communauté. On demande aux communautés de ne plus être des bénéficiaires passives de l’aide et de participer activement à l’éducation des enfants, en éliminant les silos de services pour encourager les secteurs de la santé et de la promotion sociale et familiale à travailler ensemble.

 

Dans ce pays confronté à un grave manque de personnel médical, le programme tire parti des ressources existantes pour fournir des services de santé maternelle et infantile à un coût très faible. Il permet aux familles de maintenir leurs enfants en bonne santé au lieu de demander de l’aide une fois que leur enfant est déjà atteint de malnutrition.

 

Les idées fausses sur l’alimentation des enfants continuent d’être chaudement débattues dans le quartier Moustiquaire, et les mères ont adopté avec enthousiasme le principe des « Maman lumière ». Alors que les enfants me faisaient au revoir de la main, le sourire aux lèvres, je me suis dit que les politiques et actions sanitaires doivent faire une plus grande place aux services de santé préventive. Les communautés pauvres peuvent prendre le relais.

 

Face aux troubles sociaux qui se multiplient dans le monde, de plus en plus de gens veulent s’impliquer davantage et avoir les moyens de vivre en meilleure santé et de manière plus productive. Si on leur donne cette autonomie, les communautés franchiront le cap décisif où un enfant bien nourri et en bonne santé est la norme et non l’exception.

 


Nutrition and the World Bank

 

Reproductive Health and the World Bank

 

Video: How one baby's safe birth is the result of strong health systems


[1] Cette méthode, dite de « déviance positive », s’est avérée efficace dans plus de 40 pays, notamment pour réduire le  nombre d’enfants anémiques et présentant une insuffisance pondérale à la naissance dans des pays instables comme la Guinée, la Sierra Leone et Madagascar. Le programme de Djibouti s’inspire d’un modèle mis au point par Helen Keller International. 

 

Comments

Submitted by Zeynab Mbengue on
Il semble que c'est l'exemple des "Badienou Gokh", littéralement la tante paternelle du quartier du Sénégal. Elles ont été formées suivant le modèle de la tante paternelle et du rôle d'encadrement matrimonial qu'elle joue pour ses nièces dans le cadre d'une initiative du président de la république de tenter ces expériences communautaires basées sur le vécu sociologique afin d'en tirer le meilleur parti. Elles sont des femmes présentes dans le quartier chargées de repérer les femmes enceintes, les jeunes filles en proie à certains problèmes liés à leur sexualité, les jeunes mamans, etc. afin de les conseiller sur les meilleures pratiques de santé, les référer aux structures sanitaires en cas de besoin et tenir des informations sur les personnes avec qui elles ont été en contact, etc. Au delà du caractère un peu surprenant de la démarche, il faut reconnaître que cela peut aider à baisser les barrières psychologiques qui souvent sont le nid de pratiques nocives pour la santé des populations surtout pauvres qui souffrent de plus d'analphabétisme. Il permet également de recueillir une information pertinente sur leurs pratiques sanitaires et leurs attentes afin d'améliorer le système de prise en charge des usagers sur système sanitaire.

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