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Aider l’Afrique à mieux négocier ses ressources minérales

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Helping Africa win better deals for its minerals © jbdodane
Pétrole au Niger et en Ouganda, gaz naturel au Mozambique et en Tanzanie, minerai de fer en Guinée et Sierra Leone : les découvertes d’abondants gisements miniers et d’hydrocarbures se multiplient en Afrique et attirent la convoitise des entreprises internationales désireuses de profiter de l’aubaine que représentent les richesses souterraines du continent.

Certains des pays qui renferment les plus grandes réserves de pétrole et de ressources minérales en Afrique et qui affichent un PIB par habitant parmi les plus élevés du continent sont également ceux qui présentent l’un des plus mauvais bilans en termes d’éducation, de santé et d’égalité hommes-femmes, entres autres indicateurs sociaux fondamentaux.

Historiquement, les pouvoirs publics n’ont pas su transformer les recettes d’exportation et la croissance économique provenant de leurs ressources naturelles (pétrole, gaz naturel, minerai de fer…) pour qu’elles se traduisent, pour l’ensemble de la population, par un recul net de la pauvreté et une amélioration du niveau de vie, de la santé et de l’éducation. Les investissements nécessaires à l’extraction du pétrole et des ressources minérales ne génèrent par ailleurs que peu d’emplois. Même dans les pays n'ayant ni pétrole ni richesses minérales, il est évident que la quête de la croissance pour la croissance doit être repensée : comme quelqu'un me l'a dit une fois en Afrique, « toutes ces discussions sur la croissance, c'est bien joli, mais la croissance, ça ne se mange pas».

Parvenir à obtenir les accords les plus avantageux pour les Africains en échange de la vente de leurs richesses minières est donc crucial pour leur développement futur. Accompagnées de leurs conseillers grassement rémunérés, les multinationales qui courtisent l’Afrique à l’affût de ces accords siègent souvent à la table des négociations face à des représentants gouvernementaux moins rompus aux pratiques associées à ce type de contrats, mal informés quant à l’ampleur et la valeur de leurs gisements, ou empressés de conclure l’affaire tant leur pays est touché par la pauvreté et le chômage. Très souvent, représentants des pays africains et représentants des entreprises internationales ne négocient pas à armes égales, ces derniers prenant généralement rapidement le dessus sur leurs homologues.

Des accords sont conclus et des contrats signés, et il n'est pas étonnant qu'ils ne soient ni équitables, ni transparents, et que, bien souvent, la population ne profite pas des bénéfices qui en sont retirés.

Ce fameux paradoxe des ressources, qui veut que les pays négligent d’exploiter le produit de la manne pétrolière ou minière pour l’investir dans le bien-être social et économique de leur population, n’a rien de nouveau mais, à l’heure où l’on découvre de nombreux gisements et où les pays pauvres de la région accueillent naturellement à bras ouverts la perspective de nouveaux investissements, l’Afrique se trouve face à des précédents historiques.

Les ressources minières et en hydrocarbures du continent africain sont immenses. L’Afrique totalise 30 % des ressources minérales mondiales et possède des réserves de pétrole avérées équivalentes à 10 % des réserves mondiales. La plupart des richesses naturelles du continent restent cependant encore à découvrir. Sur les seules cinq dernières années, d’importants gisements miniers, pétroliers et de gaz ont été découverts en Guinée, au Kenya, au Mozambique, au Niger, en Tanzanie et en Ouganda, pour ne citer que ces pays. Cette tendance devrait s’accentuer, sachant que la demande mondiale pousse à plus d’exploration. On s’attend, par exemple, à ce que la production africaine de pétrole augmente à un rythme moyen de 6 % par an dans un avenir proche.

Une exploitation et une gestion correctes de ces ressources permettraient au continent africain d’opérer une véritable mutation. De nombreux facteurs sont toutefois à prendre en compte pour éviter de répéter les erreurs du passé. L’exploitation des ressources naturelles est particulièrement sujette à l’écueil du « maillon faible » ; en d’autres termes, il suffit que la chaîne se brise à un niveau pour compromettre l’ensemble du développement. Si elles sont mal conduites, ces nouvelles opérations risquent d’aboutir aux résultats habituels, où l’exploitation minière est une activité isolée, aux retombées économiques restreintes à l’échelle locale et à l’incidence limitée sur le reste de l’économie. Enfin, c’est à l’aune des indicateurs de développement humain (éducation, santé et nutrition notamment), et non de la seule croissance économique, qu’il faut mesurer la pertinence et l’efficacité des investissements liés au pétrole et aux ressources minérales.

La période qui suit la découverte de nouveaux gisements s’avère souvent des plus délicates pour les gouvernements. Ils peuvent en effet se retrouver soumis à une pression sociale et financière considérable et de ce fait dilapider leurs toutes nouvelles ressources dans des investissements publics hâtifs ou non planifiés et généralement peu profitables aux générations futures. Il serait bien plus constructif pour ces pays de prendre un moment de répit pour planifier une utilisation des retombées de leurs découvertes qui soit bénéfique aussi bien à la population d’aujourd’hui qu’à celle de demain. Ce temps de réflexion est d’autant plus important pour les pays fragiles ou touchés par des conflits, dans la mesure où ils sont soumis à une incroyable pression quant à l’utilisation immédiate de ressources restreintes. Une fois de plus, l’établissement de contrats équitables, équilibrés et totalement transparents et accessibles à tous les membres de la société est absolument indispensable pour assurer un développement réfléchi et à long terme.

La Banque mondiale met actuellement en place un nouveau fonds multidonateurs pour aider les États africains à négocier les meilleurs accords possibles pour l'exploitation des nouveaux gisements. Celui-ci aura pour objectif de les conseiller dans le cadre des négociations menées avec les investisseurs afin de parvenir à des accords équitables, respectueux de l'environnement et susceptibles de créer des emplois et d'alimenter une croissance solidaire et durable.

Toutefois, si des contrats équilibrés et tenant compte des populations locales et de la qualité de l'air et de l'eau constituent un élément essentiel de l'équation, ce n'est pas le seul.

Dans le contexte d’incertitudes persistant sur les marchés mondiaux, le sort de l’économie africaine dépend actuellement, en grande partie et sans surprise, des marchés de matières premières. Compte tenu des récentes découvertes de gisements, on peut s’attendre à ce que cette dépendance au secteur minier et pétrolier s’accentue dans de nombreux pays africains. C’est précisément pour cela qu’il est d’autant plus urgent d’aider ces pays à gérer leurs ressources avec prudence, afin qu’ils puissent mettre au jour un nouveau pan de l’Afrique moderne : celui d’une prospérité partagée par tous les Africains.

À l'occasion de l’assemblée annuelle de son Conseil des Gouverneurs, la Banque mondiale organise un débat de haut niveau consacré à ces questions et intitulé Richesses naturelles et pauvreté : la fin d’un couple maudit ? La discussion se déroulera le 11 octobre 2013, de 11h00 à 12h30 (heure de Washington) et sera retransmise en direct sur le Web. Rendez-vous sur : http://live.banquemondiale.org/richesses-naturelles-et-pauvreté-la-fin-d'un-couple-maudit-webcast-et-chat-en-direct.

Pour en savoir plus sur les initiatives du Groupe de la Banque mondiale dans les pays en situation de fragilité et de conflit, consultez le site www.worldbank.org/fcs (a)

Ancien ministre des Finances du Sénégal, Makhtar Diop est actuellement vice-président de la Banque mondiale pour l'Afrique. 

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