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La finance numérique en Afrique de l’Ouest : mirage ou réalité ?

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 mirage ou réalité ? ©  Philippe Lissac, 2011 CGAP Photo Contest
Au Sénégal, les services de paiement par téléphone mobile sont peu utilisés au sein des populations à faible revenu


​La finance numérique est en plein essor dans les huit pays que compte l’'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Si cet essor suscite beaucoup d'espoirs, la finance numérique étant notamment considérée comme un moyen de promouvoir l'inclusion financière, d'importants obstacles freinent cependant son déploiement dans la région. Quelles solutions ? Quels enjeux ? L’Afrique de l’Ouest peut-elle s’imposer comme un leader en la matière ? Au cours des prochaines semaines, nous publierons une série de billets répondant à ces interrogations. Vos commentaires et idées sont les bienvenus. 

Les canaux de distribution alternatifs électroniques peuvent-il accroître l'inclusion financière en Afrique de l’Ouest? Telle semble être la conviction de la Banque centrale de l’UEMOA qui, dès 2006, publiait une instruction relative à l’émission de monnaie électronique et offrant la possibilité à des établissements non bancaires de devenir émetteurs. Depuis, l'écosystème s'est développé rapidement. Aujourd’hui, il existe 25 services de monnaie électronique et la BCEAO étudie une trentaine de demandes de nouveaux émetteurs de monnaie électronique ou de partenariats pour l'utilisation de solutions de monnaie électronique.

Depuis 2012, grâce à l'appui de la Fondation MasterCard, le CGAP (Groupe consultatif pour l’assistance aux plus défavorisés) s’emploie à faciliter le déploiement des services financiers numériques au sein de l’UEMOA. Lorsque nous avons commencé à travailler sur ce projet, nous pensions que les conditions étaient réunies pour que la finance numérique fasse progresser significativement l'inclusion financière dans la région. Deux ans plus tard, il est cependant temps de faire le bilan.

Chose commune en Afrique, l’univers de la finance numérique dans la zone UEMOA est aujourd’hui dominé par les opérateurs de téléphonie mobile (en partenariat avec des banques traditionnelles). Toutefois, contrairement aux évolutions qu'on observe sur d'autres marchés, on constate que les prestataires de solutions technologiques s’y sont également imposés comme des acteurs de premier plan dans le domaine des paiements numériques. Les sociétés de transfert d’argent, les banques et les institutions de microfinance (IMF) commencent à s'intéresser aussi de près à ces activités. Cette diversité se traduit par des innovations prometteuses et confère un grand dynamisme au marché, offrant ainsi de nombreuses options aux clients.

Un certain nombre d'obstacles (de taille) devront pourtant être surmontés pour que la finance numérique réalise tout son potentiel au sein de l'UEMOA. Ainsi, les réseaux de distribution sont peu développés dans les zones rurales. De plus, les services restent axés sur les offres traditionnelles telles que le transfert d'argent, le paiement de facture et le rechargement de forfait téléphonique. Enfin, ils ne sont pas suffisamment adaptés aux besoins des populations à faible revenu. Les clients n'ont pas vraiment la possibilité de devenir des acteurs actifs au sein de cet écosystème. Par ailleurs, du fait de la croissance de ce secteur et la concurrence qui en découle, de nouveaux défis apparaissent, tels que l'interopérabilité et l'accès aux canaux USSD.

Alors que tous les pays de l’UEMOA ont la même réglementation en matière de monnaie électronique, l'écosystème se développe de manière inégale sur les huit marchés. En effet, chacun d'eux présente des caractéristiques propres sur le plan des dynamiques de marché, des structures d'accès aux services financiers, des difficultés rencontrées ou encore des besoins de la clientèle, soit autant de spécificités qui ouvrent la voie à des opportunités différentes et exigent des solutions adaptées à chaque pays.
 
La Côte d'Ivoire, où le nombre de clients utilisant des services financiers numériques est passé de 2,6 millions en 2012 à plus de 6 millions en 2013, fait figure de « success story » au sein de l’UEMOA. Prenons aussi l'exemple du Sénégal : alors que ce pays possède l'écosystème de prestataires de services financiers numériques le plus dense et le plus diversifié de la région, ces derniers n'ont pourtant pas réussi à étendre leurs activités à grande échelle, et les données relatives à la demande confirment que les services de paiement par téléphone mobile sont peu utilisés au sein des populations à faible revenu. Il sera donc intéressant d'observer la manière dont les prestataires évoluent en offrant un plus large éventail de services financiers et en tirant parti des infrastructures de distribution existantes proposées par les sociétés de transfert de fonds, les réseaux postaux et les IMF.
 
Enfin, citons le cas du Niger, où les niveaux d'inclusion financière et de pénétration du mobile money sont très bas (seulement environ 1 % de la population adulte possède un compte mobile money), ce qui signifie que les difficultés sont probablement encore plus grandes mais que le potentiel de développement est tout aussi important… Reste à savoir par où commencer !
 
Il ne fait aucun doute que le développement de la finance numérique au sein de l’UEMOA est en plein essor mais le chemin à parcourir en matière d'inclusion financière est encore long. Au cours des prochaines semaines, nous vous proposons d’explorer toutes ces questions sur ce blog en partageant les enseignements tirés jusqu'à présent et en documentant les aspirations futures.

Commentaires

Soumis par Abass le

Moi j'ai un projet bien réfléchi sur ce service de paiements en Afrique particulièrement au Niger. Le problème c'est qu'il me faut des partenariats avec des capital risqueurs, qui par ailleurs sont rares dans cette contrée.

Soumis par Anonymous le

Et pourquoi le taux de finance numérique est très bas (1%) au Niger par rapporte à d'autres pays de l'UEMOA?

Je ne suis pas totalement familière avec le contexte du Niger mais d’après les informations récemment récoltées par le CGAP il y a plusieurs raisons qui pourraient expliquer ce taux si faible. Tout d’abord, les connections uniques GSM et la pénétration du marché en termes de cartes SIM sont faibles par rapport à d’autres pays de la zone laissant penser que les téléphones portables ne sont pas encore omniprésents dans le pays. La couverture nationale des réseaux GSM reste faible et très vraisemblablement concentrée dans les zones urbaines alors que le Niger est un pays rural. Cependant, les opérateurs de téléphonie mobile sont en train d’étendre leur couverture aux zones plus reculées. La qualité du réseau téléphonique mobile est également un problème, ce qui pourrait décourager les populations à adopter les services financiers numériques, la fiabilité des services étant un facteur essentiel à l’adoption. Concernant l’offre de services de mobile money, nous sommes encore à un stade embryonnaire avec des services de base qui pourraient n’apporter qu’une réponse limitée aux besoins des populations et ils sont perçus comme chers. Le réseau d’agents de mobile money qui assure la distribution des services est aussi limité en termes d’étendue. Certains aspects règlementaires pourraient aussi constituer un frein au développement. Par exemple, les populations pauvres et vivantes dans les zones reculées n’ont pas forcément une pièce d’identité officielle en leur possession. Hors, la réglementation télécoms requiert que les numéros de téléphone soient identifiés. Je suis sûre que d’autres raisons peuvent s’ajouter à celles-ci pour expliquer le faible taux de pénétration du mobile money au Niger. Je serais intéressée d’avoir l’avis d’autres lecteurs.

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