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Notre engagement en faveur des États fragiles

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La semaine prochaine, j’accompagnerai Jim Yong Kim, le président du groupe de la Banque mondiale, et Ban Ki-moon, le Secrétaire général des Nations unies, lors d’une visite historique dans la région des Grands Lacs. L’objectif de ce voyage est de réfléchir avec les leaders africains à des solutions durables afin d’aider les populations de la région à prospérer. Cette visite est importante pour deux raisons : tout d’abord, elle signale une nouvelle ère pour les institutions internationales de développement qui s’engagent à promouvoir ensemble la stabilité ; enfin, elle signale aux citoyens des  pays en situation de fragilité ou de conflit notre volonté de faire en sorte que ces pays ne restent pas à la traîne.

De nombreux pays du monde ont des difficultés aujourd’hui, exacerbées par la guerre ou un conflit politique, à se reconstruire et à sortir leurs populations de la pauvreté. Ces pays sont appelés « les États fragiles ». Il s’agit de nations comportant des systèmes de santé et d’éducation médiocres, peu ou pas d’électricité, des institutions désorganisées ou affaiblies et, dans de nombreux cas, aucun gouvernement fonctionnel. En Afrique, 18 des 48 pays de la sous-région sont considérés comme fragiles, six d’entre eux étant dans une situation nécessitant la présence sur leur territoire de forces de maintien de la paix des Nations unies, de l’OTAN ou de l’Union africaine.

Nous savons que les conflits politiques sont nocifs au développement. Ils détruisent les réseaux routiers, limitant ainsi le commerce transfrontalier et régional. Ils forcent les populations à fuir leurs domiciles et à abandonner leurs récoltes et leurs moyens de subsistance. Ils vandalisent les communautés et détruisent les institutions comme les systèmes de soins de santé, coupent l’accès aux services essentiels et laissent les travailleurs sans emploi et sans rémunération. Ils réduisent aussi l’espoir et la motivation de millions de jeunes Africains qui sortent chaque année du lycée et de l’université à la recherche d’un emploi mais n’en trouvent pas et finissent par se décourager.

Les Africains ne sont pas différents des autres populations du monde. Nous redoutons la guerre et les massacres, et pourtant nous en souffrons gravement depuis des années. Les motifs des conflits sont principalement économiques : trop peu de terres et d’eau, trop peu d’emplois et une pauvreté persistante. Pour prévenir et atténuer les conflits à venir, il s’agira de gérer les précieuses ressources pour le compte des populations, et non à leurs dépens, par l’intermédiaire d’une production agricole grandement améliorée et de politiques saines mettant l’accent sur le partage des richesses engendrées par les ressources naturelles avec tous les citoyens.

Tout comme les conflits sont nocifs au développement, je suis fermement convaincu que le développement constitue la réponse aux conflits.

Les États fragiles ne devraient pas être considérés comme un problème à résoudre, mais plutôt comme la solution pour stimuler la croissance et réduire considérablement la pauvreté sur l’ensemble du continent. Ces pays (comme par exemple la République démocratique du Congo (RDC), la Guinée, le Libéria, le Soudan du Sud et de nombreux autres) abritent certaines des ressources naturelles les plus précieuses au monde : le bois, le minerai de fer, les diamants et l’hydroélectricité. La RDC, souvent appelée le château d’eau de l’Afrique, contient la moitié des ressources hydriques du continent, un atout époustouflant.

J’encourage fortement les investisseurs institutionnels d’Europe et des États-Unis, qui connaissent actuellement des retours très modestes sur leurs portefeuilles domestiques, à se tourner vers l’Afrique, et particulièrement ses États fragiles, afin de tripler, voire quadrupler, leurs retours annuels. Par exemple, je leur conseillerais d’investir dans l’énergie en Guinée, en RDC ou au Cameroun. Cela aiderait à alimenter en électricité des pays qui cherchent désespérément à oublier leur passé tumultueux afin de pouvoir croître et prospérer. Seulement un Africain sur trois a accès à l’électricité chez lui et, quand tel est le cas, il paye trois à quatre fois plus que ses homologues américains ou européens.

Investir dans le développement des secteurs de l’énergie et de l’alimentaire en Afrique aidera le continent à se transformer et permettra à ses pays anciennement déchirés par la guerre de bénéficier eux aussi des fruits de la croissance rapide dont fait l’expérience l’ensemble du continent.

Lors d’une discussion récente sur les mesures à prendre pour arrêter les conflits, réduire la fragilité et mettre fin à la pauvreté, le ministre des Finances du Libéria, Amara Konneh, a déclaré : « L’objectif d’éradication de la pauvreté extrême ne sera pas atteint si nous ignorons les États fragiles. » À la Banque mondiale, nous n’avons aucune intention de les ignorer. Nous sommes en train de changer notre manière de fonctionner afin de trouver des solutions de développement créatives à la fragilité.

Au sein du Groupe de la Banque mondiale, un nouveau pôle sur les conflits internationaux, la sécurité et le développement a été ouvert l’année dernière à Nairobi, au Kenya, spécifiquement à cette fin. Ces jours-ci, nous collaborons étroitement avec le secteur privé de chaque pays afin d’appuyer l’amélioration des politiques facilitant les transactions commerciales en aidant les capitaines des industries locales à se concentrer sur ce qu’ils font de mieux. Nous mobilisons nos partenaires internationaux pour qu’ils soutiennent les pays qui essaient d’améliorer leur gouvernance, mais qui rencontrent des difficultés du fait d’une dette accablante. Il y a deux semaines, au Royaume-Uni, j’ai vivement encouragé les donateurs à aider à accélérer le processus d’annulation de la dette de la Somalie et à contribuer ainsi à la reconstruction du pays.

Nous soutenons également des projets régionaux susceptibles de transformer la vie des populations sur de grandes étendues du continent, et non pas que dans un seul pays. En Afrique centrale, le Projet d’énergie hydraulique de Lom Pangar aidera à fournir une énergie renouvelable à la population du Cameroun. Le pays sera ensuite en mesure de partager cette électricité avec ses voisins. En République démocratique du Congo, le projet Inga 3 fournira 2 000 mégawatts d’électricité fiable aux ménages du pays, alors que seulement 10 % d’entre eux disposent à l’heure actuelle d’électricité. Il développera également la capacité du pays à exporter de l’électricité vers la majorité du continent africain. Et le Projet du bassin du fleuve Niger stimulera la production agricole et améliorera l’irrigation afin que la population du Sahel dispose de suffisamment d’aliments nutritifs à consommer, éventuellement à vendre, et puisse élever des familles en meilleure santé, mieux instruites, et prospères.

Lors de ma toute prochaine visite en République du Congo, je prendrai part à des discussions sur le développement dans ce pays anciennement déchiré par la guerre, et évaluerai de quelle façon la Banque mondiale pourrait intensifier son assistance au développement afin de mieux aider les familles pauvres et vulnérables du pays à sortir de la pauvreté et à avoir davantage d’opportunités.

Le taux de croissance économique du Congo est l’un des plus forts d’Afrique, mais la réduction de la pauvreté a été lente au cours des cinq dernières années. De nombreux Congolais vivent dans la pauvreté, et le chômage et les inégalités sociales restent considérablement élevés. La Banque mondiale collabore actuellement avec la République du Congo sur la manière d’utiliser ses importantes recettes pétrolières afin de stimuler une croissance non pétrolière élargie qui produirait des emplois, particulièrement pour les jeunes du pays, et permettrait à tous les Congolais de sortir d’une pauvreté abjecte et d’espérer un avenir meilleur.

Le message que je transmettrai à tous ceux que je rencontrerai lors de mon voyage en République du Congo, ainsi qu’aux autres citoyens africains des nations fragiles et affectées par des conflits, sera que nous ne les abandonnerons jamais. Nous n’ignorerons pas leurs demandes en invoquant le prétexte que la tâche est trop ardue.

Mon engagement envers les pays africains est que nous ne nous détournerons jamais des États fragiles.

Nous ne pourrons simplement pas atteindre l’objectif que nous nous sommes fixés d’éliminer l’extrême pauvreté en une génération et de promouvoir une croissance partagée si nous n’aidons pas les populations dans les États fragiles et affectés par des conflits. Car ce sont eux qui ont le plus besoin de nous.

Cette tribune est parue dans Jeune Afrique le 16 mai 2013.