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Le paradoxe angolais : l’aide au développement dans un pays "riche"

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Alors que je préparais récemment une mission pour un projet en Angola, je suis tombé sur la dernière grande réalisation du pays : une nouvelle raffinerie gigantesque destinée à renforcer l’industrie pétrolière nationale. Devant cette structure massive, une pensée m’a soudainement traversé l’esprit : s’ils sont capables d’accomplir un chef d’œuvre d’ingénierie aussi énorme et complexe, pourquoi ont-ils besoin de moi?

Il règne en Angola l’agitation que vous pouvez imaginer dans une économie-frontière en pleine expansion. Luanda, la capitale, fourmille de chantiers de construction, et des voitures de luxe s’alignent le long des restaurants de bord de plage. Les hôtels sont chics, les repas sophistiqués, et leur prix astronomique. À beaucoup d’égards, l’Angola est l’économie qui affiche la croissance la plus rapide au monde.
 
Mais il y a aussi l’« autre » Angola. Quelque 60 % de la population rurale se trouve sous le seuil de pauvreté et vivote grâce à une agriculture de subsistance. Le choléra rôde toujours dans les vastes bidonvilles qui entourent Luanda. Et le pays figure parmi les cinq nations qui enregistrent les plus fortes inégalités au monde.
 
C’est cette Angola-là qui m’interpelle. Mais quelle est véritablement ma place, et celle de l’aide au développement en général, quand l’État est si riche et tout à fait capable ?
 
Au cours des semaines suivantes, j’ai eu la charge — et la chance — de collaborer avec le Fundo de Apoio Social (FAS), l’un des plus anciens programmes soutenus par la Banque mondiale en Afrique. Ceux qui y travaillent m’ont montré toute l’utilité que pouvait encore avoir l’aide au développement.
 
Créé en 1994, bien avant la fin de la guerre civile (2002), le FAS a commencé à reconstruire sur les ruines de la guerre. Durant les deux décennies (et quatre générations de projets) qui ont suivi, il a permis de bâtir des milliers d’écoles et de dispensaires dans tout le pays, souvent dans des zones encore touchées par le conflit ou parsemées de mines antipersonnel. Les premiers bâtiments étaient des structures sommaires avec des murs en pisé et des toits rudimentaires, mais ils ont été améliorés à mesure que le pays progressait : de nouvelles salles de classe et des toilettes pour les filles ont été ajoutées dans les écoles, et les établissements de santé ont pu bénéficier de véritables salles de maternité.
 
En travaillant régulièrement avec la même institution pendant plus de deux décennies, la Banque mondiale a permis le développement et la maturation d’une expertise technique et institutionnelle. Au fil du temps, cette expertise s’est traduite par des mesures qui ne reflétaient pas l’action publique, mais qui l’anticipaient.
 
Ainsi, lors de sa deuxième génération de programmes, le FAS a aussi veillé au renforcement des capacités de la société civile, afin que celle-ci participe au processus de reconstruction et se l’approprie. La troisième génération a continué de déployer cette approche reposant sur le développement communautaire et commencé de renforcer les capacités décentralisées.
 
Aujourd’hui, la quatrième génération de programmes du FAS (qui continue tout de même à construire des écoles et des postes de santé par centaines) s’attache à transférer la responsabilité aux autorités locales. Les municipalités sont formées à la planification et à la gestion, et apprennent à structurer leur vision au moyen de plans de développement locaux. Et parce que l’emploi fait partie intégrante du développement local, le FAS propose une analyse des opportunités économiques et des filières locales, et il verse de petites subventions aux entrepreneurs locaux qui souhaitent lancer leur affaire.
 
Rétrospectivement, cela peut paraître simple, mais c’était loin de l’être à l’époque. Pourquoi construire des écoles dans un pays encore en guerre ? La participation de la société civile est-elle véritablement une priorité dans l’immédiat après-guerre ? La décentralisation est-elle pertinente dans un État fortement centralisé ?
 
Fort d’un soutien extérieur, le FAS a pu faire le pari que c’était là ce dont le pays aurait besoin demain. Et une fois les preuves sur la table, les autorités en ont rapidement tiré les enseignements : la participation de la communauté est désormais inscrite dans la Constitution, le pays s’est doté d’une stratégie nationale de formation du personnel municipal et le FAS est devenu un vivier de ressources très prisé où trouver des administrateurs engagés et techniquement compétents.    
 
Ainsi, d’une manière très concrète, le FAS a montré qu’après tout, l’aide au développement (et par association, moi, à mon modeste niveau) a encore un rôle à jouer dans un pays tel que l’Angola. Et pourtant, je restais sur ma faim. À voir ce bon travail, j’en voulais davantage. Que ne pourrait-on faire avec encore plus de ressources et d’engagement ?
 
L’Angola est peut-être un pays en croissance, et ses indicateurs sociaux s’améliorent, mais l’espérance de vie moyenne y dépasse à peine 50 ans. L’aide au développement a permis à l’Angola de construire des milliers d’écoles et de dispensaires, mais seul un gouvernement national a les ressources et la légitimité nécessaire pour investir dans les enseignants et les programmes scolaires, les médecins et les infirmières indispensables pour que le système fonctionne vraiment.
 
L’Angola affiche de très bons résultats ces temps-ci, et une raffinerie est un bon moyen de renforcer un secteur essentiel. Mais plus que le pétrole ou les raffineries, ce qui tire véritablement le développement et la croissance économique à long terme, ce sont les gens.
 
Je dis, moi, que c’est quand il se donnera pour priorité de renforcer son capital humain, ce qu’il fera à un moment ou à un autre, que l’Angola décollera véritablement. On parie ?