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Musique et développement : exploiter la puissance créatrice de l’Afrique pour améliorer le quotidien des populations

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 Patrick Kabanda
Danse traditionnelle pratiquée par des jeunes swazis à la réserve naturelle de Mantenga, au Swaziland. Photo : Patrick Kabanda

Enfant, je vivais à cheval sur deux univers. Dans le premier, voué à l’imaginaire, je baignais dans la musique, m’imprégnant des innombrables trésors sonores de mon quotidien, depuis les orgues puissantes de l’église au chant mélodieux des endingidi, ces vièles à une corde typiques de l’Ouganda, en passant par les chœurs enroués des grenouilles… Dans le second, nettement plus prosaïque, ma vie était rythmée par les changements politiques, les revers de fortune et la pauvreté. Ensemble, ces deux mondes composaient l’énorme cacophonie du pays dans lequel j’ai grandi, l’Ouganda.

Comme bon nombre d’autres pays d’Afrique, l’Ouganda a connu son lot de troubles. Qui n’a pas porté des habits de seconde main importés, dont beaucoup ont affirmé qu’ils avaient ruiné notre industrie textile ? Qui n’a pas parcouru les kilomètres le séparant de l’école, pieds nus, avec pour seule récompense une punition parce qu’on arrivait en retard ou qu’on avait de mauvaises notes ? Sur les routes, le nid-de-poule était roi (c’est d’ailleurs toujours le cas) et, d’après un ami, celles-ci se transforment en véritables piscines les jours de fortes pluies.
 
Les difficultés paraissent infinies, au risque de masquer la réalité et les progrès obtenus en Ouganda et sur l’ensemble du continent. Sans parler du potentiel créatif du continent. En tant que musicien, l’univers de l’art était tout pour moi et c’est lui qui m’a aidé, par son harmonie intrinsèque, à comprendre la place qu’il joue dans nos vies. Lorsque le VIH/sida s’est abattu sur l’Ouganda, allant jusqu’à frapper certains de mes jeunes camarades de classe, c’est un chanteur — Philly Lutaaya — qui s’est chargé de sensibiliser par ses textes la population. Lorsque Kampala, ma ville natale, a été sous le feu de tirs d’artillerie, c’est dans un chœur que j’ai trouvé le réconfort. Lorsque j’avais faim, c’est en jouant et en enseignant la musique que j’ai pu me nourrir. Autrement dit, mon premier univers m’a protégé contre toutes les vicissitudes du second.
 
Ce qui explique ma curiosité vis-à-vis de la place de l’art dans le développement. À tel point qu’après avoir étudié et enseigné la musique à la Phillips Academy, j’ai décidé de me lancer dans des études de relations internationales. Je voulais comprendre comment, bien mieux que les discours, une œuvre de création peut promouvoir le développement. Cela m’a conduit à rédiger un mémoire sur la musique et les échanges internationaux et, plus récemment, un document de travail sur la richesse créative des nations au service du développement économique et humain (The Creative Wealth of Nations: How the Performing Arts can Advance Development and Human Progress), préfacé par Amartya Sen. J’y défends l’argument selon lequel la puissance créatrice des pays qui valorisent la production artistique doit être prise en compte par des institutions telles que la Banque mondiale pour créer des opportunités et lutter contre la pauvreté.
 
Pour cela, il faut commencer par reconnaître pleinement le rôle de l’art dans le progrès économique et social. En Afrique, où la diversité culturelle n’a jamais été aussi foisonnante, cette reconnaissance est primordiale. C’est en effet un moyen de libérer toutes sortes de potentialités dans un monde dont les ressources vont s’amenuisant. Parallèlement aux projets de construction de routes et de barrages, nous devrions chercher aussi à soutenir l’activité commerciale de l’Afrique à travers, par exemple, la promotion de sa musique et de ses films. Et lorsque nous nous attaquons au poids des stéréotypes de genre ou à la réforme des systèmes judiciaires et de gouvernance, nous pourrions également convoquer la culture au service du progrès social. Ne limitons pas nos échanges aux seuls ministères des Finances. Discutons aussi avec les ministères de la Culture, pour défendre la production et l’innovation culturelles africaines dans la fameuse « nouvelle économie ».
 
En laissant de côté la richesse culturelle des pays en développement, nous agissons à courte vue. Certes, la question est complexe, mais tâchons de comprendre comment l’art peut, en s’articulant avec une politique économique solide, soulager la misère des populations, au-delà mon Ouganda natal.
 
L’art seul est impuissant, mais il peut faire partie de la solution. La créativité est un moyen d’aider l’Afrique à faire reculer l’extrême pauvreté et à promouvoir une prospérité partagée — à condition d’intégrer ce précieux paramètre dans notre réflexion.

 

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