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65,6 millions de personnes déplacées de force dans le monde : que cache en réalité ce chiffre ?

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(c) Dorte Verner
Regia, une Somalienne, salue ses clientes et amies devant son échoppe dans la rue principale du camp de réfugiés de Nakivale (sud-ouest de l’Ouganda). © Dorte Verner

Une fois encore, en cette Journée mondiale des réfugiés, le dernier rapport du HCR (a) nous apprend que les conflits et les persécutions ont fait croître le nombre de personnes déplacées de force à travers le monde, avec un nouveau record de 65,6 millions fin 2016.
 
Ces chiffres ont permis de focaliser l’attention sur la gravité de la crise migratoire et d’impulser un élan au sein de la communauté internationale pour la pousser à agir. Ils ont dans le même temps eu un effet anxiogène dans de nombreux pays d’accueil, notamment dans les pays de l’OCDE. Cet enjeu, devenu central dans le débat politique, soulève en effet des interrogations sur la possibilité de prendre en charge tous ceux qui fuient les conflits, avec pour conséquence parfois de nourrir la peur et l’hostilité contre les réfugiés.

Avons-nous réellement pris pied dans un « nouveau monde » où les mouvements de population sont d’une ampleur inédite et demandent des mesures extraordinaires pour les endiguer ? Pour répondre à cette question, il faut regarder les chiffres de plus près.


Les 65,6 millions de personnes déplacées contre leur gré se composent en réalité de quatre groupes, aux caractéristiques très distinctes et à peine comparables. Il est important de tenir compte de ces différences lorsque l’on veut réfléchir à un type d’intervention (a), nourrir des orientations stratégiques et élaborer des solutions (a) adaptées. Voici comment se répartissent ces 65,6 millions de personnes :                                                                 

  • Elles sont 17,2 millions à être placées sous le mandat du HCR, à savoir : 5,5 millions de Syriens, pour la majorité exilés depuis plusieurs années en Jordanie, au Liban ou en Turquie, mais aussi 2,5 millions d’Afghans, souvent installés depuis plusieurs décennies en Iran et au Pakistan et près de 1,4 million de Sud-Soudanais qui cheminent en masse vers l’Éthiopie et l’Ouganda à l’heure où nous écrivons ces lignes.
  • On dénombre ensuite 2,8 millions de demandeurs d’asile, dans l’attente d’une décision administrative faisant suite à leur demande d'obtention du statut de réfugiés. Il s’agit de Syriens, d’Afghans, d’Iraquiens en Allemagne, aux États-Unis ou en Italie, par exemple.
  • Sont également concernés les 5,3 millions de réfugiés palestiniens enregistrés auprès de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) : cette catégorie bénéficie d’un statut particulier, qui se transmet de génération en génération, quels que soient la nationalité ou le lieu de résidence. Elle recouvre à la fois une majorité de personnes en situation précaire et d’autres qui ont créé leur activité et sont de facto intégrées à leur nouvelle communauté d’accueil.
  • Le plus large contingent est formé de 40,3 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays en raison de conflits et d’exactions. Pour ce groupe, de loin le plus important, les études statistiques sont les plus sporadiques. Il englobe des populations touchées par la guerre (en Syrie ou au Yémen) et des personnes déplacées de longue date, ayant quitté des zones rurales ou des villes, comme en Colombie ou dans le Caucase. Leurs perspectives d’avenir et leurs besoins diffèrent considérablement. Contrairement à certaines hypothèses avancées, rien n’atteste que ces populations de déplacés finiront par quitter leur pays pour devenir réfugiés.

Outre ces 65,6 millions de personnes, il y a aussi tous ceux dont le quotidien est affecté par l’arrivée massive de nouveaux arrivants, à savoir les habitants des communautés d’accueil. Ces populations ont besoin d’être épaulées pour gérer la crise, d’autant que 95 % des personnes déplacées résident dans des pays en développement, souvent dans des régions reculées où les opportunités sont rares.
 
Il importe également de noter que le recensement des réfugiés est un exercice délicat. À moins d’être dans des camps, ils peuvent être difficilement identifiés. L’exercice est d’autant plus incertain qu’il existe diverses méthodologies et définitions en la matière. Prenons un exemple : combien la Norvège comptait-elle de réfugiés fin 2013 ? La question est simple a priori, mais pas la réponse, tant les évaluations fluctuent. Si l’on en croit Eurostat (l’office de statistique de l’Union européenne), ils étaient 18 000 ; le HCR avance le chiffre de 46 000, alors que les statistiques norvégiennes portent ce nombre à 132 000. Les personnes déplacées à l’intérieur de leur pays sont encore plus difficiles à recenser.

En définitive, sur les 65,6 millions de personnes actuellement en situation de déplacement forcé, seule une frange pourrait à la longue s’installer dans les pays de l’OCDE. En réalité, sur les dix pays qui ont accueilli le plus de réfugiés, un seul pays appartient à l’OCDE : l’Allemagne, classée au 8e rang. Ce sont les pays en développement qui endossent pour une large part ce devoir d’hospitalité qui nous incombe à tous.

Conclusion : les chiffres peuvent engendrer des perceptions qui ne reposent pas nécessairement sur des faits, sachant en outre que ces données factuelles sont elles-mêmes difficiles à établir. Surtout, il ne saurait être question de limiter l’enjeu aux chiffres : il s’agit avant tout de personnes qui ont traversé de terribles épreuves, à qui il faut offrir notre aide, afin qu’elles retrouvent leur autonomie et contribuent au développement aux côtés des pays qui les accueillent généreusement.

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