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Avec ou sans sourire ? Les conséquences de la pauvreté et de l’évolution des normes sexospécifiques sur les communautés roms

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Les conséquences de la pauvreté et de l’évolution des normes sexospécifiques sur les communautés romsLors de discussions de groupes organisées dans quatre communautés roms de Bulgarie pour notre étude sur les aspects sexospécifiques de l’inclusion des Roms (Gender Dimensions of Roma Inclusion), nous avons demandé à des hommes et à des femmes d’évaluer leur niveau de bonheur sur une échelle allant de 1 (très malheureux – un état symbolisé par un visage triste) à 10 (très heureux – dont le symbole était un visage souriant).

Les réponses nous ont pris par surprise : en effet, la plupart des femmes roms se considéraient comme « heureuses », voire « très heureuses », alors que la plupart des hommes roms ont entouré le visage triste. Loin d’anticiper un tel résultat, nous avions en fait plutôt imaginé le contraire…

Dans un premier temps, l’enquête a confirmé plusieurs de ces impressions, notamment pour ce qui a trait aux normes sexospécifiques.

Et pourtant. Comment expliquer que les femmes roms semblent nettement plus heureuses que les hommes roms ?

Une partie de la réponse réside dans un phénomène que nous avons mis au jour pendant ce travail, à savoir l’évolution des normes sexospécifiques sur fond de pauvreté persistante. Partout où nous avons mené notre enquête, cette évolution est très rapide et fait que des valeurs plus « courantes » s’imposent peu à peu dans le quotidien des Roms et modifient notamment la manière dont les jeunes femmes envisagent leur rôle au sein de la famille et de la société.

Nos travaux montrent que les femmes roms les plus jeunes commencent à s’aligner sur les normes en vigueur dans le reste de la société – entre autres pour ce qui est de leur éducation. Certaines de nos interlocutrices ont évoqué leur désir de faire des études supérieures et d’exercer une profession, se voyant bien enseignantes, médecins ou avocates.

Autre révélation de notre enquête – le décalage grandissant entre les discours et la réalité. Si, officiellement, l’homme reste celui qui pourvoit aux besoins de la famille et la femme, la maîtresse du foyer, les choses peuvent en fait être très éloignées de ce schéma.

Dans les familles les plus démunies, qui ont énormément de mal à boucler les fins de mois, les hommes ne parviennent plus à subvenir aux besoins de leurs familles et les femmes sont de plus en plus sollicitées pour contribuer aux revenus du ménage. Mais alors que l’échec du modèle traditionnel ne semble pas avoir d’impact négatif sur les femmes, les hommes roms disent en éprouver un profond sentiment d’humiliation.

Enfin si, a priori, les femmes semblent bénéficier de cette évolution des normes sociales et avoir de meilleures perspectives d’épanouissement, dans la pratique cependant, la pauvreté les empêche d’en profiter concrètement.

Que nous apprennent donc ces résultats ?

Premièrement, ils nous donnent un aperçu du quotidien et du vécu d’hommes et de femmes roms. N’oublions pas que lorsque nous parlons des Roms, il ne s’agit pas d’un concept abstrait pour désigner un « groupe minoritaire » mais bien d’individus, avec leur passé, leurs aptitudes et leurs compétences.

Deuxièmement, ils prouvent que si nous voulons progresser sur le front de l’insertion des Roms, il faut impérativement s’atteler à la question de la pauvreté de ces communautés. Le chômage et le dénuement peuvent les pousser à avoir des comportements inacceptables socialement – et parfois illégaux – qui ne font que conforter les stéréotypes négatifs à leur encontre, sources de discrimination et de préjugés.

Troisièmement, ils montrent à quel point nous devons être prudents avec ce type de recherches, pour s’assurer qu’elles ne contribuent pas involontairement à renforcer ces idées préconçues mais, au contraire, qu’elles participent à leur disparition. Quand des non-Roms, membres des groupes majoritaires, se demandent « pourquoi les filles roms se marient aussi jeunes », ils ne font que perpétuer, de manière subliminale, ces stéréotypes. Nous-mêmes avions commencé par tomber dans ce piège.

Enfin, ils démontrent l’importance pour les politiques traitant des questions de genre d’aborder la communauté rom dans sa globalité – filles et garçons, femmes et hommes. Pour être pertinentes, elles doivent activement impliquer les Roms aux étapes de la conception et de la mise en œuvre dans une volonté de servir aux mieux leurs intérêts – en tenant compte de la diversité des communautés et en faisant appel à des stratégies adaptées au contexte local.

C’est à ce prix que nous parviendrons à créer un environnement dans lequel les hommes et les femmes roms ne se sentent plus le jouet de normes sociales qui évoluent mais bien les acteurs de leur vie, capables de choisir en toute connaissance de cause les opportunités qu’ils veulent saisir. C’est ainsi que nous contribuerons à mettre en place les conditions requises pour permettre à chacun de sentir heureux.

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