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Comment stimuler l’innovation en Afrique ? Quatre questions aux économistes Oasis Kodila-Tedika et Pierre Garello

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konza

Dans une étude intitulée « Entrepreneurship matters : empirical evidence on innovation », Oasis Kodila Tedika, économiste à l’université de Kinshasa (République démocratique du Congo) et Pierre Garello, économiste à l’université d’Aix-Marseille (France), expliquent pourquoi entrepreneuriat et innovation sont indissociables. Selon eux, si l’Afrique accuse un retard en la matière c’est parce que les conditions permettant l’éclosion de l’esprit d’entreprendre ne sont pas encore réunies.

1) Pourquoi l’Afrique accuse-t-elle un tel retard en matière d’innovation ? Quels sont les freins principaux à l’entrepreneuriat sur le continent ?

Oasis Kodila-Tedika : D’après la conclusion d’une étude récemment réalisée avec mon confrère Pierre Garello, le retard africain s’expliquerait par beaucoup de choses. Nous avons établi en effet une relation positive et statistiquement significative entre l’entrepreneuriat et l’innovation. Ne pas disposer d’entrepreneurs rime avec inexistence de l’innovation. Cette étude met aussi en avant le fait que l’intelligence et l’environnement institutionnel formel sont indispensables pour créer les conditions favorables à l’éclosion de l’innovation.

D’après nos conclusions, l’innovation est faible en Afrique, non parce que les personnes capables d’innover n’existent pas, mais plutôt parce que l’on ne permet pas à l’esprit d’entreprise d’éclore. En effet,  les « institutions du marché » favorisent cet esprit d’entrepreneuriat parce qu’elles instituent une certitude sur la règle, bannissent l’incertitude sur le droit de propriété, réduisent les coûts de transaction et accroissent la « vigilance au profit ». Autant de facteurs indispensables à l’expansion de l’entrepreneuriat. Or, l’Afrique, d’une manière générale, ne se distingue pas positivement sur ce terrain, en dépit des relatifs changements encourageants enregistrés ces dernières années.

Selon le classement de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), en matière d’environnement institutionnel (composante de l’indicateur se basant sur la qualité de la réglementation, la stabilité politique et le climat des affaires), le pays africain qui a la note la plus élevée est l’Ile Maurice qui obtient la note de 78,8 sur 100 et occupe la 24ème position sur 141. Mais dans le top 50, l’Afrique ne recense que cinq pays : l’Ile Maurice, Botswana (31ème), l’Afrique du Sud (39ème), la Tunisie (49ème) et la Namibie (50ème). De plus, le dernier quartile des pays mal classés est essentiellement africain. Il n’est pas étonnant que « l’esprit d’entreprise» ne soit donc pas totalement au rendez-vous.

Si d’une part, l’esprit d’entreprise est le propulseur de l’innovation, il faut, d’autre part, un environnement institutionnel adéquat et des capacités humaines ad hoc. Pour l’environnement institutionnel, on est en présence d’un cercle vertueux en ce sens qu’il permet l’éclosion de l’esprit d’entreprise et qu’en même temps il génère l’innovation qui crée les nouvelles opportunités pour l’esprit d’entreprise. Les produits Apple de Steve Jobs ont par exemple pu être des innovations qui ont poussé leur créateur (et d’autres) à vouloir les utiliser comme tremplin pour d’autres innovations. Mais cela n’a été possible que parce que l’environnement institutionnel américain garantissait le droit de propriété. C’est malheureusement le contraire en Afrique où la recherche des rentes dissuasives (corruption généralisée, etc.) pose de sérieux problèmes aux investisseurs et entrepreneurs.

Enfin, il y a le rôle de l’intelligence car il faut une dose d’intelligence pour créer. Si d’une part l’intelligence est l’œuvre de la génétique, elle n’en est pas moins aussi l’œuvre de l’environnement comme le reconnaissent unanimement maintenant  les psychologues. Or, l’Afrique ne propose toujours pas le meilleur environnement pour l’expansion de « l’intelligence ». Selon la composante de l’indicateur OMPI (organisation mondiale de la propriété intellectuelle) mesurant le capital humain et la recherche, la Tunisie est le pays africain ayant la note la plus élevée (38/100) mais elle n’occupe pourtant que la 60ème position sur 141…

Par ailleurs, l'une des qualités des institutions est d'encourager l'esprit d'entreprise ou de faire en sorte que l'esprit d'entreprise soit tourné vers des activités marchandes plutôt que vers des activités politiques ou de survie. C'est là un point qui n'est pas suffisamment souligné et que notre étude met en exergue. Notre étude empirique rappelle de plus que l'entrepreneuriat est fortement lié au développement.

2) Comment développer l’entrepreneuriat en Afrique ? Comment changer l’environnement institutionnel ?

Oasis Kodila-Tedika : Développer l’entrepreneuriat revient à jouer entre autres sur les variables qui l’expliquent. Nous avons présenté une  liste, si l’on peut dire, d’un certain nombre de choses mais je tiens à préciser que le chemin n’est pas aussi mécanique que l’on se l’imagine souvent.

Quant au changement de l’environnement institutionnel, la question est posée. Il est vrai que l’on a aujourd’hui une somme de connaissances assez importante, mais elle reste insuffisante pour expliquer d’une manière aussi générale comment changer l’environnement institutionnel de l’Afrique. Autrement dit, quand on propose une réforme institutionnelle, il est d’abord utile de diagnostiquer l’économie en question. L’Afrique est une somme des spécificités trop évidentes pour s’hasarder à proposer une thérapie identique à appliquer partout.

Aixala et Gema (2008) estiment, dans une étude empirique, que la corruption est la préoccupation majeure pour les économies en développement, alors que les pays développés devraient se préoccuper davantage de l’Etat de droit. Même cette étude reste dans le général, bien qu’elle cible un vrai problème. Je suis en train de dire que la problématique de la corruption en Afrique renvoie directement au problème de l’équilibre politique et social. Il faut donc trouver les moyens de rompre avec les équilibres bas et sous-optimaux pour changer les choses, même les institutions.

3) L’innovation peut-elle exister en l’absence de capital-risque ?  (Le succès d’une région comme la Silicon Valley repose entre autres sur le fait que la région recense la plus grande concentration de capital- risqueurs au monde).

Oasis Kodila-Tedika
: Je tiens d’abord à préciser que le Silicon Valley l’est à cause de Lelan Stanford (fondateur de l’université du même nom), comme le démontre les travaux de Ed. Glaeser de l’Université de  Havard. En des termes différents, cette concentration est une fusion d’un fort capital humain, appuyé par un financement.

En Afrique, les business angels ou les entreprises spécialisées dans le seed-capital et le développement de start-ups ne pullulent pas. Le marché financier est très faible, en dépit du fait que ces dernières années la financiarisation a commencé à évoluer positivement. Or, l’offre de capital-risque est fonction notamment de la liquidité du marché, de sa résilience, de sa profondeur. Ceci en vue de permettre une sortie par la grande porte aux institutions de capital d’investissement.

Les projets se font généralement financer, en Afrique, par des banques de second rang de manière classique. Et souvent, ce sont des grandes entreprises qui sont financées. Si du point de vue bancaire, cela a un sens, il n’en est rien pour les innovations. En fait, les études par exemple de Christensen (1997), de Baumol (2001) ou de Papillon (2005), pour ne citer que celles-là, n’établissent guère de corrélation entre les innovations et les grandes entreprises. Donc, l’Afrique a besoin de plus de structures lui permettant de soutenir les agents innovants. Google ou Facebook ne sont pas venues au monde comme grande entreprise. Pour faire simple, il faut une sorte de capital-risque, en tenant compte des spécificités. Ce qui se passe aux USA n’est pas ce qui se fait exactement au Japon.

4) Quels sont les bons « élèves » de l’innovation sur le continent ? Le Ghana est souvent cité parmi les pays innovateurs…

Oasis  Kodila-Tedika : L’Afrique traîne encore les pieds. Sur les 141 pays classés dans le Global Innovation Index (Indice global de l’innovation) de la WIPO, le pays africain le plus innovant est l’Ile Maurice avec une note de 39,2 sur 100, suivi de l’Afrique du Sud (37,4) et de la Tunisie (36.5). L’Ile Maurice, l’Afrique du Sud et la Tunisie occupent respectivement la 49ème, 54ème et 59ème position. Le Ghana est 92ème dans le même classement. C’est vrai que ce pays est parmi les rares à avoir eu des entreprises de capital-risque, depuis la décennie 90 (je pense par exemple au Ghana Venture Capital)  mais cela ne fait pas de lui un leader incontesté. Son positionnement dans le classement en dit long.

Photo : une image 3D de Konza Technology City, au Ghana, qui ambitionne de devenir une Silicon Valley africaine www.urban-graphics.co.uk

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