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L'économie du développement voit grand et devient pragmatique : Souvenirs de Paris

Justin Yifu Lin's picture

Le développement implique des changements systémiques majeurs, des arbitrages complexes et des choix politiques. Il concerne le partage des fruits de la croissance : comment faire en sorte qu’ils puissent bénéficier au plus grand nombre ? Il s’agit aussi d'élargir le champ des possibles et, comme le montrent les événements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, on voit ce qu’il peut en coûter de négliger ce dernier aspect, avec la montée des frustrations sociales et des soulèvements.

Ce sont là quelques-uns des messages que j'ai retenus de la conférence annuelle de la Banque mondiale sur l’économie du développement (ABCDE), qui s'est tenue récemment à Paris.

Il y a été souvent question du cours de l'histoire et des changements sociaux. Comme dans la bouche d'Amartya Sen, citant John Stewart Mill et la nécessité d'un « gouvernement par la discussion », ou les propos de Daniel Cohen, affirmant que sans l'invasion mongole, la Chine aurait pu accomplir sa révolution industrielle dès le XIVe siècle.

Les experts ont également donné une vision des contours du monde dans 30 ans : les mutations démographiques et l'émergence d'une classe moyenne mondiale auront restructuré le pouvoir économique, et il est probable que les inégalités à l'intérieur même des pays alimenteront un plus fort sentiment d'injustice que les inégalités entre les nations.

Les questions liées à la pénurie de travail et aux inégalités hommes-femmes ont suscité un intérêt pressant alors que le chômage des jeunes est un problème de plus en plus préoccupant à la fois dans les pays développés et dans le monde en développement. Aussi le thème de la conférence 2011, à savoir l'élargissement des opportunités, est-il apparu on ne peut plus approprié.

J'ai apprécié l'humilité dont ont fait preuve les intervenants — grands spécialistes et universitaires ou responsables politiques éminents. Alors qu’il répondait aux questions après son discours d'ouverture, le secrétaire général de l'OCDE Angel Gurria a déclaré au sujet de la crise de 2008 : « On n'a pas vu venir le bulldozer ». Lors de la table ronde dédiée à la démocratisation de l'économie du développement, l'ambassadeur de la Corée auprès de l'OCDE, Kyung Wook Hur, est revenu sur la crise de 1997 en Asie de l'Est. Il a rappelé comment celle-ci avait durement fait comprendre aux pays asiatiques qu'il fallait prendre des dispositions de précaution pour les banques, veiller à la probité budgétaire et mettre en place de solides réserves si l’on voulait éviter une crise future : autant de leçons douloureuses qui ont permis à l'Asie de traverser avec un moindre mal la dernière crise.

Du côté des experts de la protection sociale, on a assisté à des présentations remarquables concernant  l'évaluation de programmes menés en Amérique Latine, en Indonésie et en Afrique, notamment dans le domaine des transferts sociaux en espèces, ainsi que sur les mécanismes d’assurance pour les agriculteurs contre les aléas climatiques et les programmes d'aide à l'emploi rural pour des millions de pauvres en Éthiopie.

En d'autres termes, on a eu le sentiment qu'il y avait urgence à débattre de certains sujets, et aussi que les économistes s'écartaient de la modélisation théorique pour se tourner vers une approche plus pragmatique basée sur le travail de terrain, la pratique d’essais randomisés et le développement de  partenariats avec les experts issus des pays en développement pour la réalisation des programmes et des projets.

La conférence s’est également penchée sur la transformation stucturelle en Afrique, avec les transferts d’emplois de l’agriculture vers le secteur des services, le déclin du secteur manufacturier et l'écart de productivité entre secteurs agricole et non agricole.

Lors du dernier jour, la table ronde consacrée à la démocratisation de l'économie du développement a fait émerger les moyens qui permettraient aux populations à bas revenus de s’impliquer davantage  dans la conception de solutions pour le développement, révélant en même temps les épineux problèmes que posent la collecte et la propriété des données. Le débat a fait clairement ressortir les difficultés auxquelles sont quotidiennement confrontés les praticiens du développement : des agences de statistiques qui manquent cruellement de fonds, des ministères qui ne s'échangent pas leurs données et certains grands pays — développés ou en développement — qui ne veulent pas partager leurs informations.

C'était passionnant de pouvoir entendre Mustapha Nabli, nouveau gouverneur de la Banque centrale tunisienne, qui constatait à quel point la transparence des pouvoirs publics et leur obligation de rendre des comptes aux citoyens sont liées à la précision des statistiques nationales. Il a souligné l'importance de cette question pour la Tunisie, à l'heure où celle-ci traverse une éprouvante révolution. Le peuple doit pouvoir faire confiance aux chiffres de la croissance et doit avoir son mot à dire sur la façon dont sont diffusées les données.

Désiré Vencatachellum, qui dirige le département de la recherche à la Banque africaine de développement, a quant à lui souligné que l’impact du discours sur les réussites du développement serait d’autant plus grand si ce sont les Africains eux-mêmes qui le portait. À cet égard, il est essentiel que les universitaires, chercheurs et responsables politiques du continent africain puissent être entendus à tous les niveaux, de même qu'il faut leur donner les moyens de communiquer. Or il existe encore aujourd’hui un trop grand décalage entre le travail sur le terrain et les théories sophistiquées du développement.

Martine Durand, chargée de la direction des statistiques à l'OCDE, s'est exprimée sur le nouvel indice mis au point par l’institution et baptisé « Vivre mieux », et sur son potentiel pour contribuer à la démocratisation de l'économie du développement. Elle a souligné qu’il résultait d'un intense processus consultatif et expliqué qu'il permettait à ses utilisateurs de comparer le bien-être en prenant en compte onze dimensions différentes.

Esther Duflo, co-fondatrice du Laboratoire Abdul Latif Jameel d'action contre la pauvreté (J-PAL) et économiste au MIT, a décrit la réalisation du rapport annuel sur l'état de l'éducation en Inde — qui vise à recueillir des données sur le niveau d'instruction dans plusieurs États du pays — et l’apport innovant des jeunes dans ce cadre . Elle a expliqué comment le travail novateur de l'ONG Pratham avait été adapté avec succès, quoique de manière légèrement différente, dans plusieurs pays d'Afrique.

Enfin, Martin Ravallion, directeur du Groupe de la recherche sur le développement à la Banque mondiale, est revenu sur l'initiative Données en libre accès et les révolutions en cours dans le partage des données statistiques et des travaux de recherche. Il est capital selon lui de mettre à la disposition d'un plus grand nombre de jeunes étudiants et chercheurs prometteurs des pays en développement les outils qui leur permettent d’entreprendre des recherches innovantes.

Commentaires

Soumis par Anonymous le
Mais le problème reste toujours parce que les pays pauvres sont dominés par les mauvais politiciens. Les intellectuels sont inefficaces devant eux.

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