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Le phénomène du « dragon chef de file » : une occasion pour les pays à faible revenu de combler leur retard

Justin Yifu Lin's picture

« L’âge d’or de la finance est terminé » (pour reprendre le commentaire de Barry Eichengreen au sujet de la Grande Récession), mais l’âge d’or de l’industrialisation des pays en développement ne fait que commencer.

Dans une étude récente intitulée Le phénomène du « dragon chef de file » : une occasion pour les pays à faible revenu de combler leur retard (en anglais), Vandana Chandra, Yan Wang et moi-même avons montré comment le développement économique moderne s’accompagne de transformations structurelles tandis que les pays passent d’une économie agraire à une économie industrielle et comment ce développement se produit à la faveur d’un processus continu de modernisation industrielle et technologique. Depuis le XVIIIe siècle, tous les pays qui ont réussi leur industrialisation en Europe, en Amérique du Nord et en Asie de l’Est ont deux caractéristiques en commun : ils ont exploité leur avantage comparatif ; et ils ont tiré parti de l’avantage propre aux nouveaux venus pour imiter la façon dont les pays plus riches qu’eux ont réalisé leur modernisation industrielle. À l’exception de quelques pays exportateurs de pétrole, aucune nation ne s’est hissée au rang des pays à revenu élevé sans s’industrialiser. En général, il existe une corrélation étroite et positive entre l’évolution du PIB par habitant et la croissance de la valeur ajoutée dans le secteur manufacturier (figure 1). Les pays riches en terres ou en ressources naturelles qui sont parvenus au rang de pays à revenu intermédiaire sans s’appuyer sur un important secteur manufacturier ont rarement réussi à préserver leur croissance.

Figure 1. L’industrialisation en tant que moteur de la croissance : croissance des revenus et de l’activité manufacturière, 1993–2007

Croissance du PIB et de la valeur ajoutée manufacturière, monde, 1993-2007Croissance du PIB et de la valeur ajoutée manufacturière, Afrique, 1993-2007

 

De grands pays émergents dynamiques tels que la Chine, l’Inde et le Brésil se sont eux aussi engagés dans un processus de modernisation industrielle, mais il existe une différence essentielle. De par sa taille même, la Chine a absorbé la quasi-totalité des emplois à forte intensité de main-d’œuvre au point de devenir le premier exportateur mondial de produits à haute densité de main-d’œuvre. On estime généralement que la prédominance de la Chine empêche les pays pauvres de développer des activités industrielles similaires. Dans la présente étude, nous faisons valoir que la modernisation industrielle a entraîné une hausse des salaires en Chine et pousse le pays à passer d’une d’industrie à forte intensité de travail à des activités à plus forte densité de capital et de technologie. Cette évolution entraînera la suppression d’emplois et donnera aux pays dans lesquels les revenus sont moins élevés la possibilité de se lancer dans une industrialisation à forte intensité de main-d’œuvre. Ce processus — le phénomène du « dragon chef de file » — offre une occasion sans précédent aux pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne.

En nous appuyant sur le thème de notre exposé intitulé Des oies sauvages aux dragons chefs de file : nouvelles possibilités et stratégies pour la transformation structurelle des pays en développement (en anglais), nous montrons que, en raison des similitudes entre les avantages comparatifs des pays à faible revenu et des pays émergents dynamiques, ces derniers créent un énorme appel d’air pour les pays à faible revenu lorsqu’ils modernisent leur secteur industriel. Les pays à faible revenu peuvent en profiter pour exploiter leur avantage de nouveaux venus dans le but d’entamer leur industrialisation et de parvenir à une croissance soutenue.

Dans la présente étude, nous examinons comment les industries sont passées d’un pays à l’autre au cours de l’histoire et comment elles continuent de le faire aujourd’hui même, quoique de façon plus nuancée. L’industrie manufacturière s’est propagée du Royaume-Uni à l’Europe continentale et aux États-Unis pendant la Révolution industrielle, puis de l’Allemagne au Japon avant la guerre et des États-Unis au Japon durant l’après-guerre. À chaque étape, le rythme s’est accéléré. C’est pourquoi le passage des activités manufacturières du Japon vers les nouvelles économies industrielles d’Asie de l’Est, puis en direction des pays d’ANASE-4 et, plus récemment, vers la Chine et le Viet Nam s’est produit plus rapidement que selon la théorie du « vol des oies sauvages » décrite par Akamatsu (1962) et Gerschenkron (1962). Plusieurs enseignements se dégagent de l’histoire de la révolution industrielle.

• Certains pays européens ont rattrapé la Grande-Bretagne assez rapidement parce qu’ils se trouvaient à un stade de développement proche du sien. Les revenus par habitant de l’Allemagne, de la France et des États-Unis avoisinaient 60 à 75 % du niveau enregistré en Grande-Bretagne en 1870 (Maddison). Durant la Restauration de Meiji, le Japon a choisi l’industrie allemande comme objectif de référence à une époque où son revenu par habitant équivalait à environ 40 % de celui de l’Allemagne. Pour le Japon, il était plus réaliste d’essayer de rattraper l’Allemagne que la Grande-Bretagne. De nombreuses nations se sont efforcées de combler leur retard, mais, si le Japon a réussi, c’est parce qu’il avait correctement choisi sa cible.

• Presque tous les pays qui ont réussi leur industrialisation ont exploité leur avantage comparatif ou appliqué une stratégie basée sur l’avantage comparatif pour mettre à profit les atouts propres aux nouveaux venus dans le schéma du « vol des oies sauvages ».

• Non seulement les industries se propagent d’un pays à l’autre, mais, lorsqu’elles le font, elles se perfectionnent pour passer d’une production à faible valeur ajoutée et à forte intensité de main-d’œuvre à des secteurs offrant davantage de valeur ajoutée. À la fin des années 70 et dans les années 80, les « oies de tête » étaient les Tigres de l’Asie de l’Est. Les sociétés chinoises se sont inspirées des entreprises de ces pays qui ont délocalisé leur production en Chine. Aujourd’hui, tandis que la Corée continue de se moderniser, les industries qui s’installent en Chine s’efforcent aussi de fabriquer des produits plus haut de gamme, par exemple en produisant des ordinateurs plutôt que des vêtements ou du matériel électronique plutôt que des appareils ménagers. En beaucoup moins de temps qu’il n’en a fallu au Japon et aux Tigres d’Asie de l’Est, la Chine a remplacé une production simple à forte intensité de main-d’œuvre par des produits plus sophistiqués — évolution favorisée par un gouvernement qui privilégie des stratégies axées sur l’avantage comparatif.

Figure 2. Part des exportations de textiles dans le total des exportations de marchandises : cinq générations : Japon, Corée, Chine, Indonésie et Viet Nam

 

Aujourd’hui, la Chine se trouve au stade où se situaient les pays occidentaux et le Japon dans les années 70 et la Corée, Taïwan (Chine), la région administrative de Hong Kong (Chine) et Singapour dans les années 80. À mesure que les industries à forte intensité de main-d’œuvre sont arrivées à maturité, les salaires ont augmenté et les entreprises se sont établies dans des secteurs technologiquement plus sophistiqués en fonction de leur potentiel sous-jacent. Parmi les pays occidentaux et les Tigres asiatiques, la contraction globale de l’emploi manufacturier découle de deux facteurs : le secteur des services a gagné en sophistication et s’est développé ; l’accroissement de l’intensité en capital dans la production manufacturière a entraîné une diminution des emplois dans ce secteur (figure 3).

Figure 3. À mesure que les industries à forte intensité de main-d’œuvre sont arrivées à maturité, les salaires ont augmenté et les emplois manufacturiers peu qualifiés ont été transférés dans des pays où la main-d’œuvre était meilleur marché

En Chine, le coût du travail augmente rapidement à mesure que la structure de l’industrie, des exportations et de l’emploi se valorise. Selon des données récentes, les salaires du secteur manufacturier chinois sont passés de 150 dollars par mois en 2005 à environ 350 dollars en 2010 (quelque 4 200 dollars par an). Le 12e plan quinquennal du Gouvernement chinois propose que les salaires réels augmentent au même rythme que le PIB, ce qui signifie que les salaires mensuels réels doubleront pour passer d’environ 350 dollars à 700 dollars par mois au cours des dix prochaines années. Si l’on tient compte de l’appréciation continue de la monnaie, les salaires réels chinois pourraient approcher 1 000 dollars par mois d’ici dix ans, c’est-à-dire le niveau enregistré dans certains des pays à revenu intermédiaire les plus prospères (Turquie, Brésil) et 2 000 dollars par mois à l’horizon 2030, soit le niveau de la Corée et de Taïwan (Chine) aujourd’hui.

De toute évidence, la hausse des salaires dans les industries à forte intensité de main-d’œuvre a déjà entraîné la délocalisation d’emplois faiblement rémunérés dans d’autres pays. Un grand nombre de voisins de la Chine où les salaires sont bas, tels que le Viet Nam, le Laos, le Cambodge et même le Bangladesh, sont devenus de nouveaux pôles de croissance dans les secteurs du vêtement, des chaussures et d’autres produits à forte intensité de main-d’œuvre. Le nombre d’emplois que chaque pays pourra attirer déprendra des incitations offertes aux investisseurs.

L’Afrique subsaharienne est incapable de profiter de la délocalisation des industries chinoises à forte intensité de main-d’œuvre en raison de l’absence de certains facteurs essentiels au développement de l’activité manufacturière : les capitaux financiers, les compétences entrepreneuriales et les liens avec les acheteurs et marchés internationaux. Pour ces pays, les investissements étrangers directs (IED) sont une panacée. Dans les pays en développement, le manque de compétences entrepreneuriales et de capitaux d’investissement au plan local sont toujours les deux principaux obstacles à l’industrialisation. Or, les IED peuvent permettre à l’Afrique subsaharienne de surmonter ces obstacles, de tirer parti du phénomène du « dragon chef de file » et, enfin, de participer à la production mondiale de biens à forte intensité de main-d’œuvre. Les IED en provenance des pays en développement et en transition ont atteint 388 milliards de dollars en 2010 sous l’impulsion de la Chine (68 milliards de dollars) ainsi que du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Corée (les « pays BRICK ») (figure 4). Environ 22 % des investissements directs à l’étranger de la Chine se concentrent dans le secteur manufacturier, le secteur minier arrivant en deuxième position avec 29 %. L’Inde, qui investit à l’étranger depuis les années 50, consacre aujourd’hui plus de 40 % de ses investissements étrangers directs au secteur manufacturier.

Figure 4. IED provenant des « pays BRICK », 2000-2010 (en milliards de dollars)

Le phénomène du « dragon chef de file » : On estime que 85 à 100 millions de Chinois travaillent dans le secteur manufacturier, la plupart d’entre eux dans des activités à forte intensité de main-d’œuvre ou dans des secteurs à forte densité de main-d’œuvre au sein d’industries à forte intensité de capital. À mesure qu’elles supprimeront des emplois, ces industries offriront aux pays où les salaires sont plus faibles une occasion fantastique de commencer à fabriquer des produits manufacturés à forte intensité de main-d’œuvre. Cette évolution permettra à de nombreux pays en développement de créer des millions d’emplois à forte intensité de main-d’œuvre. Nous estimons que le phénomène du « dragon chef de file » donne à de nombreux pays où les salaires sont bas une possibilité extraordinaire d’entamer une industrialisation à forte intensité de main-d’œuvre. Si l’Inde, le Brésil, l’Indonésie et d’autres grands pays à revenu intermédiaire maintiennent leur rythme de croissance actuel, on assistera à un phénomène similaire qui créera d’autres possibilités d’emplois. À lui seul, le phénomène du « dragon chef de file » suffirait presque à multiplier par deux les 10 millions d’emplois manufacturiers que compte l’Afrique subsaharienne si seulement 10 % des emplois chinois étaient délocalisés sur le continent africain. Si le Brésil et l’Inde emboîtent le pas à la Chine, le nombre total d’emplois délocalisés suffira à répondre aux besoins des pays africains et d’autres pays où la main d’œuvre est bon marché.

Les pays à faible revenu doivent affronter la concurrence d’autres pays pour obtenir des capitaux, des moyens techniques et des possibilités de renforcement des capacités. La modernisation industrielle des grandes économies émergentes, surtout l’économie chinoise, leur donnerait une occasion idéale de promouvoir une croissance dynamique tirée par le secteur manufacturier dans les années à venir, à condition qu’ils se dotent de cadres stratégiques appropriés.

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