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Mettre la nature au cœur des décisions économiques

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À la vue de la situation dans le monde, il est clair qu’on ne manque pas de motifs d’inquiétude quant aux capacités de la nature à subvenir aux besoins de l’humanité : dans plus de 60 % des cas, l’état des écosystèmes s’est dégradé en 50 ans ; 85 % des ressources halieutiques des océans sont exploitées au maximum, surexploitées ou épuisées ; la moitié des zones humides a disparu depuis 1900 ; et le changement climatique modifie tous les équilibres. Pourtant, certains signes incitent à un optimisme prudent.

Premièrement, les États attachent davantage de prix à leurs ressources naturelles et à leurs services écosystémiques, conscients de la nécessité de comptabiliser le patrimoine naturel pour l’intégrer dans les décisions de planification et s’y appuyer pour trancher des arbitrages cruciaux. Mais quand il s’agit de donner une valeur à la nature et d’en tenir compte dans des décisions économiques, les pouvoirs publics ne peuvent pas tout. En cette ère de récession et de restrictions budgétaires, le secteur privé jouera un rôle grandissant sur le plan des innovations, des idées, des pratiques et des financements.

Mon optimisme se nourrit aussi des progrès obtenus sur le front des normes de performance et des règles de comportement institutionnel, avec notamment la nouvelle Norme de performance n° 6 sur la biodiversité de la Société financière internationale (IFC), la branche de la Banque mondiale chargée du secteur privé, qui modifie radicalement la donne au niveau du siège de l’institution comme sur le terrain. Les entreprises réalisent progressivement qu’il leur faut investir dans les connaissances sur la biodiversité, le développement communautaire, la restauration de l’environnement et le renforcement des capacités de préservation à long terme pour pouvoir renforcer leur image de marque et relever l’enjeu de l’acceptabilité sociale.

Ce qui a vraiment changé — et qui conforte précisément mon optimisme prudent — c’est que ces entreprises ont dépassé le stade où la préservation de l’environnement relevait simplement de la gestion du risque de réputation : elles ont compris que c’est leur activité même qui en dépendait véritablement. Qu’elles fabriquent des boissons, des médicaments ou des chaussures, leur réussite future dépend de la bonne santé des ressources naturelles — eau, forêts, plantes, animaux, patrimoine génétique, pollinisation, régulation du climat ou protection contre les catastrophes naturelles. Elles voient bien ce qui leur en coûte quand des ressources de qualité disparaissent et le prix à payer, en termes d’acceptabilité sociale, de valeur actionnariale ou de capacité à recruter les meilleurs, si elles échouent à protéger les ressources des populations locales.

Plus de 40 entreprises ont d’ores et déjà pris des engagements en faveur de la conservation de la biodiversité et des dizaines d’autres se mobilisent pour mettre en place une comptabilité du patrimoine naturel. La société minière Rio Tinto a ainsi adopté une stratégie pour la biodiversité voici huit ans, lors du congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Aujourd’hui, l’entreprise s’est engagée à avoir un impact positif net sur la biodiversité, consciente que pour renforcer les capacités des agences en charge de l’environnement, trouver des solutions alternatives aux pratiques non durables et protéger des habitats essentiels, il faut adopter une approche globale et axée sur les communautés, en agissant en concertation avec les pouvoirs publics et la société civile.

J’observe également avec satisfaction les efforts du secteur de la finance pour intégrer la protection de la biodiversité et des services écosystémiques dans les investissements, sachant qu’il faudra réfléchir à de nouveaux instruments pour mobiliser de nouvelles sources d’appui financier conséquentes (obligations vertes, crédits de biodiversité et banques de compensation, réforme des subventions, droits d’exploitation, licences, etc.).

J’en viens à mon troisième motif d’optimisme : le fait que les idées et les partenariats sont en train de venir à bout de l’inaction.

Nous l’avons constaté lors du sommet de Rio+20, avec tous ces responsables politiques, ces maires, ces dirigeants d’entreprise — ils étaient plus d’un millier — et ces représentants de la société civile bouillonnants d’idées intelligentes et décidés à agir. Les projets et les approches plébiscités faisaient la part belle au concret, qu’ils portent sur la santé des océans, la comptabilité du patrimoine naturel, les énergies renouvelables ou la réduction des agents polluants à court terme.

Les choses sont claires : en préservant maintenant l’environnement, on œuvre pour l’avenir puisqu’il y a un lien direct entre, d’un côté, les futurs marchés, produits, employés, investisseurs et chances de compétitivité des entreprises et, de l’autre, le développement durable et la conservation.

Pas question pour autant de tomber dans l’angélisme : cette collaboration ne sera pas un long fleuve tranquille, avec d’inévitables tiraillements entre les impératifs de la préservation et ceux du développement. C’est pourquoi la Banque mondiale s’efforce de fournir aux autorités compétentes des outils et des informations qui les aideront à prendre, en toute connaissance de cause, des décisions posant les jalons d’une croissance verte et sans exclus pour les générations futures. Ne perdons pas de vue notre objectif : édifier ensemble un avenir commun et durable.