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La possibilité d’une inclusion sociale au Yémen dans le cadre du dialogue national

Junaid Kamal Ahmad's picture
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Yemen. World Bank photo.

 

« Vous êtes Bangladais. La scission avec le Pakistan a-t-elle été bénéfique à votre pays ? » J’étais récemment convié à rencontrer les membres du Dialogue national au Yémen qui débattent actuellement de l’avenir de leur État. Dans ce pays, les blessures de l’histoire sont profondes, qu’il s’agisse de la guerre entre le Sud et le Nord ou des conflits dans les régions. Aussi, et sans surprise, le sujet de la sécession régionale est-il présent dans les discussions. À l’énoncé de la question, un murmure a parcouru la salle remplie de responsables politiques et de militants venus de différentes régions du Yémen. Visiblement, elle avait touché un point sensible.

La Conférence du dialogue national est un moment important dans la longue histoire du Yémen. Elle réunit l’ensemble des composantes de la vie politique et sociale yéménite — formations politiques, groupes sociaux, femmes, jeunes, représentants régionaux — avec l’objectif d’écrire ensemble l’avenir du pays. D’aucuns considèrent que ce processus est incomplet et imparfait : de fait, toutes les parties prenantes ne sont pas représentées, le risque existe que l’élite confisque le dialogue et certaines zones du pays sont encore le théâtre de conflits armés. Cependant, en dépit de ces obstacles, c’est tout à l’honneur du Yémen d’espérer fonder un État par le dialogue, loin de l’image du pays généralement véhiculée par les médias internationaux.

 

Si l’expérience d’un dialogue national est inédite dans l’histoire du Yémen, elle a des précédents dans le monde. La Déclaration d’indépendance et la naissance des États-Unis d’Amérique sont le fruit d’un dialogue entre représentants des différentes colonies. Certes, le processus ne fut pas inclusif puisque seuls les propriétaires fonciers, à la peau blanche et de sexe masculin, étaient autorisés à y prendre part, mais il a eu pour résultat de jeter les bases de principes de gouvernance qui ont fait leurs preuves au fil du temps. La Convention pour une Afrique du Sud démocratique a marqué la première étape d’un dialogue pour l’abolition de l’apartheid ; là aussi, le processus n’a pas été intégralement inclusif et s’est déroulé dans un climat de guerre civile larvée, mais il a servi de pierre angulaire au forum de négociation multipartite et au démantèlement de l’apartheid. De même, l’Accord du Vendredi saint a défini des principes de coopération communs à l’Irlande du Nord, à l’Irlande et au Royaume-Uni.

Pour qu’un processus de refonte de l’État soit réellement inclusif après un traumatisme politique, il est indispensable que les différences soient reconnues et les identités respectées. Un nouveau rapport de la Banque mondiale consacré à l’enjeu de l’inclusion pour le partage de la prospérité place précisément les questions d’identité et de respect au cœur de la rhétorique du développement. L’inclusion sociale y est décrite comme un processus de longue haleine et non linéaire. Cependant, si la reconstruction des États et des sociétés est complexe, elle demeure possible. Certains pays ont instauré des commissions « vérité et réconciliation » ou mis en place des instances ayant pour mandat de résoudre les problèmes liés par exemple aux expropriations foncières et à la réhabilitation des populations déplacées à la suite d’un conflit. D’autres encore ont nommé une entité compétente pour veiller à ce que la législation ne nuise pas aux intérêts ethniques, tribaux ou d’autres groupes constitués. Ces mécanismes permettent de traiter directement les questions de réconciliation et de justice transitoire pour laisser le champ libre à la formation d’un État privilégiant l’efficacité des services publics et la transparence due aux citoyens.Au contraire, on observe que les pays qui se sont exclusivement consacrés à la structuration de l’État en oblitérant les questions de réconciliation nationale ont été contraints de réparer les injustices du passé dans les décennies qui ont suivi. C’est le cas du Bangladesh, qui traverse actuellement une crise de ce type.

Au Yémen, la réussite de cette refondation dépendra largement du degré de prise en compte de l’identité et du patrimoine du Sud et de reconnaissance des injustices historiques. Une structure fédérale peut offrir une telle flexibilité avec un système de gouvernance national qui prévoit, outre un système judiciaire indépendant, une autonomie régionale en matière d’élection, de législation, de fiscalité et de dépenses publiques. En s’attaquant à la question de la réconciliation, les membres du Dialogue national devront peut-être prendre en compte le caractère changeant des identités ethniques et les inféodations susceptibles d’évoluer et de changer, sous l’effet des politiques d’État. Le ton, l’ouverture et l’approche adoptés seront probablement tout aussi essentiels à l’élaboration d’une plateforme de cohésion nationale. Les délégués choisiront peut-être de disjoindre les objectifs de réconciliation de l’instauration d’une structure étatique fonctionnelle.

L’essentiel des discussions porte à l’heure actuelle sur les régions, le rôle d’un troisième niveau d’autorité n’étant évoqué qu’à la marge. Pourtant, s’il était garanti par la Constitution, ce troisième échelon local pourrait jouer un rôle prépondérant dans la construction d’un nouveau Yémen : en rapprochant les pouvoirs publics des populations, les instances locales pourraient s’assurer de la qualité des services publics (eau, assainissement, voirie, soins de santé primaire et éducation), en contact direct avec les usagers. Cette décentralisation favorise par ailleurs la création de mécanismes qui relient les citoyens à leurs édiles et aux administrateurs élus de manière plus immédiate qu’avec les autorités centrales ou régionales. Enfin, contrairement à une autorité régionale, une administration locale (notamment lorsqu’elle a accès à des ressources naturelles) accepte plus volontiers de rester dans le giron de l’État, qui lui sert de point d’ancrage identitaire indispensable, et assure en contrepoint sa stabilité. En proie à un paroxysme politique aigu, l’Indonésie et l’Afrique du Sud ont opté pour la décentralisation des pouvoirs ; ce contact direct avec leurs citoyens leur aura peut-être permis de préserver l’intégrité de leur nation. Un fédéralisme qui ferait l’impasse sur l’administration locale ne pourra vraisemblablement pas conduire à une structure étatique viable.

Le Yémen est à la croisée des chemins. Les membres du Dialogue national ont aujourd’hui la chance de s’inventer un destin commun, en s’appuyant sur les trois processus distincts mais interdépendants que sont la rédaction d’une Constitution, la réconciliation et la décentralisation et qui cimenteront l’unité de leur pays.