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L’information peut-elle contrebalancer les préjugés sur l’immigration ?

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Commençons par une petite question. Prenez un papier et un crayon : quelle est selon vous la proportion d’immigrés réguliers dans la population américaine ? Ou dans celle de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Italie, de la Suède ou de la France, comme vous préférez, sachant qu’un immigré régulier est défini comme une personne née à l’étranger et vivant légalement dans le pays d’accueil. 

Si vous ne pouvez pas attendre, vous pouvez aller directement chercher la réponse un peu plus bas. Mais cette question, et les raisons qui font que tant de personnes se trompent dans leur réponse, sont au cœur d’un nouvel article (a) passionnant signé Alberto Alesina, Armando Miano et Stefanie Stantcheva. Ils y mettent en évidence l’importance de l’information et s’interrogent sur le rôle que cette information peut jouer pour lutter contre les préjugés sur l’immigration.  

Entre janvier et mars dernier, Alesina et ses collègues ont mené des enquêtes à grande échelle auprès de 22 006 personnes dans les six pays cités précédemment. Les sondages ont été effectués en ligne et les panels déterminés de manière à ce qu’ils soient représentatifs à l’échelle nationale. Outre les habituelles questions sur la situation socioéconomique des personnes interrogées, l’enquête comprenait deux grands volets, dont le premier portait sur l’immigration. Ma question au début de ce billet y était bien sûr posée ainsi que d’autres, plus factuelles, sur la situation des immigrés dans le pays où le sondage était réalisé : pays d’origine, religion, niveau d’emploi, degré d’éducation, proportion d’immigrés vivant sous le seuil de pauvreté, ou encore montant moyen des prestations sociales perçues par un immigré par rapport à un autochtone. Suivaient encore d’autres questions relatives à la perception des immigrés et à l’état d’esprit entourant ces populaitons. Les répondants devaient dire s’ils pensaient que les immigrés étaient pauvres en raison d’un manque d’efforts ou de circonstances indépendantes de leur volonté, ou encore comparer les impôts versés et les prestations perçues par un immigré (Mohammed) et un autochtone (John). Ce volet se concluait par une série de questions sur la politique d’immigration.

Le second volet de l’enquête portait sur la redistribution. Les auteurs se sont attachés à distinguer les points de vue sur la taille de l’État, à savoir sur la manière de collecter les fonds nécessaires (impôts) et la manière de les dépenser. Ils ont également imaginé une façon de recueillir des réponses significatives. Ainsi, il était dit aux personnes interrogées qu’elles participaient à une loterie pour gagner 1 000 dollars, mais pour savoir si elles avaient remporté le prix, elles devaient décider quelle part elles en donneraient (zéro étant une possibilité de réponse) à une association d’aide aux personnes démunies en général, pas aux immigrés en particulier.

Une précision méthodologique sur cette enquête : avant d’aborder les questions sur l’immigration, les auteurs demandaient aux personnes interrogées si elles avaient bien prêté attention aux questions précédentes et si leurs réponses devaient être exploitées dans l’analyse. Il s’agit là d’une méthode décrite dans un article de Meade et Craig (2012) : la réponse importe peu — elle est positive dans la plupart des cas —, mais cela incite les personnes à se concentrer davantage sur les questions qui suivent. 

Voyons à présent les résultats de l’enquête. Commençons par les bonnes réponses : la proportion d’immigrés est de 10 % aux États-Unis, de 13,4 % au Royaume-Uni, de 12,2 % en France, de 10 % en Italie, de 14,8 % en Allemagne et de 17,6 % en Suède. Mais les personnes interrogées se sont largement trompées. Par exemple aux États-Unis, elles pensaient que le pays comptait 36,1 % d’immigrés et, si la Suède obtient les meilleurs résultats, les chiffres sont toutefois de 10 points supérieurs à la réalité (donc n’ayez pas honte si vous vous êtes trompés aussi !).

Il y a une certaine hétérogénéité dans les erreurs des répondants, mais comme le font remarquer Alesina et ses collègues, il est important de souligner qu’aucun groupe (tous pays confondus) ne se rapproche de l’estimation réelle de plus de 15 points de pourcentage. Les réponses les plus éloignées de la réalité concernent les personnes peu qualifiées qui travaillent dans des secteurs à forte main-d’œuvre immigrée, celles n’ayant pas fait d’études supérieures, les enfants d’immigrés, les jeunes et les femmes. Il est intéressant de noter (du moins pour moi qui suis fils d’immigré) que les répondants qui surestiment le plus la part des immigrés dans la population ont eux-mêmes un parent immigré. Autre résultat intéressant : on n’observe pas de corrélation entre les opinions politiques des personnes interrogées et l’ampleur de leur surestimation.

Les erreurs sont tout aussi importantes en ce qui concerne l’origine des immigrés. Le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord ou l’Afrique subsaharienne sont surreprésentées par rapport à la réalité (avec certaines variations de la surévaluation de chaque région selon les pays). Les répondants (sauf les Français) ont aussi largement tendance à surestimer la proportion d’immigrants de religion musulmane, tout particulièrement aux États-Unis. Inversement, ils sous-estiment fortement la proportion de chrétiens. Là encore, les erreurs sont plus importantes chez les personnes n’ayant pas fait d’études supérieures, chez les femmes et chez les répondants peu qualifiés qui travaillent dans des secteurs à forte main-d’œuvre immigrée. Et contrairement à la question précédente, ce sont les répondants les plus âgés et ceux s’identifiant aux partis politiques de droite qui se trompent le plus.

Les personnes interrogées ont aussi tendance à croire que les immigrés sont plus pauvres qu’en réalité (sauf en Suède) et elles surestiment aussi le taux de chômage dans cette population (même en Suède). Les écarts en ce qui concerne le chômage sont très importants : 25 points de pourcentage aux États-Unis et 35 points en Italie. Dans tous les pays à l’exception de l’Allemagne, la part des immigrés peu éduqués (c’est-à-dire qui n’ont pas terminé leurs études secondaires) est également surestimée et l’hétérogénéité des écarts est similaire à celle de la question sur l’origine des immigrés. Quant à savoir si les immigrés sont pauvres en raison d’un manque d’efforts de leur part, les répondants de trois pays (États-Unis, Royaume-Uni et Suède) ont à peu près la même opinion en ce qui concerne les immigrés que les autochtones. Toutefois, en Italie et en France, le manque d’efforts est bien plus souvent considéré comme une cause de pauvreté chez les immigrés que chez les autochtones.  

Le fait de connaître personnellement un immigré est associé à de moindres erreurs de perception, quelles que soient les caractéristiques individuelles des personnes interrogées. Il est aussi associé à des points de vue différents d’autres répondants, ces personnes étant moins susceptibles d’affirmer que les immigrés sont pauvres en raison d’un manque d’efforts de leur part. Aux États-Unis, les données ont aussi permis d’analyser l’importance ou non de la densité d’immigrés dans le périmètre de déplacement quotidien des répondants. Les auteurs ont ainsi remarqué que les personnes vivant dans un périmètre à forte concentration d’immigrés ont un degré plus élevé d’idées fausses sur la proportion d’immigrés dans la population. Il semble donc que ce soient les relations personnelles qui permettent de disposer d’une meilleure information.  

Quant à l’état d’esprit des personnes interrogées sur l’immigration (l’immigration est-elle un problème, quand les immigrés devraient-ils être naturalisés, etc.), Alesina et al. constatent que les États-Unis sont le pays qui soutient le plus les immigrés, contrairement à la France, à l’Allemagne et à l’Italie qui y sont les moins favorables. Là aussi, on observe une certaine hétérogénéité dans les réponses selon les caractéristiques individuelles : les personnes se disant de gauche affichent les attitudes les plus favorables dans tous les groupes, au contraire des personnes de droite.

Passons maintenant aux résultats du volet sur la redistribution. Il apparaît que les opinions favorables à l’immigration et à la redistribution sont fortement corrélées, y compris en tenant compte des caractéristiques individuelles. Cet aspect s’avère important pour les expériences poussées que les chercheurs ont conduites avec leur échantillon : 1) ils ont randomisé l’ordre des questions, en posant d’abord à certaines personnes le bloc de questions sur la redistribution, à d’autres celles du bloc sur l’immigration ; 2) en communiquant à des répondants choisis de façon aléatoire l’une de ces trois informations : a) la proportion réelle d’immigrés dans leur pays (comparaison de certains pays de l’OCDE — et à ce propos, qui d’entre nous sait que c’est en Suisse qu’il y a la plus forte proportion d’immigrés, soit un peu plus de 29 % ?) ; b) des données sur l’origine des immigrés ; c) une animation montrant combien un immigré travaille dur (en détaillant la journée d’une jeune femme immigrée).  

Passons maintenant aux résultats.

Tout d’abord, les chercheurs ont constaté que l’ordre des questions influe sur les réponses. Les personnes d’abord interrogées sur l’immigration sont moins favorables à la redistribution. Elles sont aussi moins nombreuses à penser que les inégalités sont un problème grave et donnent moins aux associations caritatives (dans le scénario de la loterie décrit plus haut). Alesina et al. révèlent combien l’impact de ces effets est significatif et combien ces effets sont particulièrement prononcés chez les répondants de droite, ceux n’ayant pas fait d’études supérieures et les personnes peu qualifiées qui travaillent dans des secteurs à forte proportion de main-d’œuvre immigrée.  

On constate ensuite que la communication d’informations a donné les résultats escomptés (bien que certains préjugés aient malgré tout persisté). Les personnes informées de la part des immigrés dans la population fournissent des réponses de 5 points plus proches de la réalité. L’information sur l’origine de l’immigration provoque une forte chute (42 % par rapport au groupe témoin) de la part estimée des immigrés originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, ainsi qu’un recul moins net, mais toutefois important de la surestimation de la proportion d’immigrés musulmans. Quant à l’animation sur la jeune immigrée qui travaille dur, elle a entraîné une baisse de 5 points (14 % par rapport au groupe témoin) dans la part des répondants estimant que les immigrés sont pauvres en raison d’un manque d’efforts.  

Mais cet impact est-il durable ? Aux États-Unis, les auteurs de l’article ont réalisé une deuxième enquête quelques semaines après la première, donc après la communication des informations. Ils ont découvert que les effets persistent en ce qui concerne les informations sur le travail des immigrés et sur leurs origines, mais pas pour celles relatives à la proportion d’immigrés. Ils attribuent ce résultat au fait qu’il est difficile de mémoriser un chiffre exact (soit 10 % aux États-Unis, au cas où vous l’auriez oublié…).

La connaissance de ces informations a-t-elle eu d’autres effets que ceux observés pour les questions auxquelles elles sont directement liées ? La réponse est oui en ce qui concerne la proportion d’immigrés et l’illustration de leurs efforts : ces informations ont nettement fait grimper le soutien en faveur de l’immigration. Et l’histoire de la jeune immigrée a aussi fait bouger les lignes en matière de redistribution : les personnes détenant cette information ont en effet obtenu des résultats bien plus élevés — donc plus favorable — sur l’indice consacré à la redistribution. Hélas, il y a aussi deux mauvaises nouvelles.
D’une part, les effets sont un peu moins marqués chez les personnes ayant une opinion moins favorable sur l’immigration (par exemple les personnes peu qualifiées qui travaillent dans des secteurs à forte proportion de main-d’œuvre immigrée). D’autre part, en moyenne, les effets positifs de la communication d’informations ne sont pas suffisants pour contrebalancer les effets négatifs de l’ordre des questions. Donc, si l’information a une certaine utilité, elle ne réussit pas à éliminer l’impact (négatif) lié au fait de poser des questions sur l’immigration avant d’interroger les personnes sur la redistribution.  

Je vous l’accorde, ce billet est un peu long. Mais c’est parce que l’article est vraiment passionnant. Il contient en outre d’autres résultats détaillés, une intéressante revue de la littérature et une discussion théorique qui ne sont pas évoquées ici. C’est pourquoi je vous engage vivement à le lire, puis à aller à la rencontre d’un immigré, si toutefois vous n’en connaissez pas encore.
 

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