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La planète se réchauffe : il est grand temps de repenser le soutien à l’agriculture

Martien van Nieuwkoop's picture
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Photo : Flore de Preneuf/Banque mondiale

Que ce soit avec les anciens almanachs ou grâce à des systèmes satellitaires de pointe, les agriculteurs ont toujours cherché à obtenir des prévisions météorologiques pour atténuer les risques climatiques et les aider à décider quand planter et récolter. Début octobre, lors de sa 48e session, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a dévoilé des informations qui donnent à réfléchir : le Rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C (SR1.5) (a) conclut en effet que les conséquences du changement climatique sont déjà bien réelles et qu’elles seront encore plus graves qu’initialement prévu avec un réchauffement de 2 °C.

Qui plus est, compte tenu du niveau actuel des engagements nationaux pris dans le cadre de l’Accord de Paris, la planète va tout droit vers un réchauffement catastrophique de 3 °C. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a fort justement qualifié le rapport SR1.5 de « sonnette d’alarme retentissante qui interpelle le monde ». Les conclusions de ce rapport et de précédentes études sont particulièrement préoccupantes pour tous ceux qui dirigent et travaillent dans les 570 millions d’exploitations agricoles du monde :

  • Le changement climatique pourrait faire plonger plus de 100 millions de personnes dans l’extrême pauvreté en 2030, principalement en raison de ses effets sur l’agriculture et la sécurité alimentaire.
  • Jusqu’à dix fois plus de personnes pourraient être exposées à la baisse des rendements agricoles sous l’effet d’un réchauffement de 2 °C (396 millions, contre 36 millions avec une hausse des températures circonscrite à 1,5 °C).
  • En Afrique subsaharienne, un réchauffement même limité à 1,5 °C d’ici aux années 2030 pourrait réduire de 40 % les superficies propices à la production de maïs avec les variétés actuellement cultivées.
Le rapport met aussi en lumière d’autres problèmes inquiétants tels que la possible réduction des nutriments dans les cultures que provoqueraient des concentrations élevées de CO2 et qui engendrerait de graves risques pour la santé. Il souligne également l’épineuse question de l’équilibre à trouver entre l’utilisation des terres pour le pâturage et l’alimentation, d’une part, et, d’autre part, la nécessité de développer les cultures énergétiques et de procéder à un reboisement à grande échelle pour limiter le réchauffement climatique.

Compte tenu de ces projections, le SR1.5 contient les recommandations suivantes concernant l’agriculture : « On peut atténuer les conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire grâce à des stratégies d’adaptation. S’il est très probable que le changement climatique réduise les rendements agricoles, ses effets pourraient être considérablement limités avec un réchauffement de 1,5 °C grâce à des investissements appropriés, à des actions pour faire mieux connaître aux agriculteurs les nouvelles technologies permettant de maintenir les rendements et à des stratégies et politiques d’adaptation vigoureuses en faveur de choix agricoles durables. À cet égard, des initiatives telles que le développement de systèmes de production et de distribution alimentaire « climato-intelligents » peuvent favoriser l’adaptation au moyen de technologies et de stratégies d’adaptation des systèmes alimentaires, mais aussi contribuer à l’atteinte des objectifs d’atténuation. » (Chapitre 3, page 104 [a])

En effet, l’agriculture exerce plusieurs rôles dans le drame du changement climatique : celui de la victime au vu des projections ci-dessus, celui de coupable évident puisqu’un quart environ des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine proviennent de l’agriculture et de la déforestation, mais aussi celui de sauveur potentiel. Le dernier rapport du GIEC est un appel à faire évoluer radicalement le système alimentaire mondial pour en faire une solution au changement climatique.

Alors que faut-il faire ? À la Banque mondiale, nous constatons que les pays à revenu faible ou intermédiaire sont de plus en plus demandeurs de projets agricoles qui apportent des solutions « climato-intelligentes » ou, pour le dire autrement, qui procurent un triple avantage : accroissement des rendements, renforcement de l’adaptation et atténuation des émissions. Sur l’exercice 2018, environ 45 % de notre portefeuille de projets dans le secteur de l’agriculture étaient conçus pour entraîner des bénéfices indirects en matière de climat, tout en assurant des retombées économiques intéressantes.

Néanmoins, en l’absence de financements importants pour mettre en place des projets et des programmes agricoles climato-intelligents à grande échelle (absence que nous constatons actuellement dans le domaine du financement de la lutte contre le changement climatique), nous devons utiliser d’autres outils pour orienter les investissements publics et privés vers des « choix agricoles durables », comme le recommande le rapport SR1.5.

Compte tenu des risques de réchauffement rapide de la planète, il est en particulier plus que temps de se pencher sur les formes actuelles du soutien aux agriculteurs et d’analyser les incitations qui en découlent.
  • Sur la période 2015-2017, les politiques et aides publiques agricoles ont versé en moyenne 570 milliards de dollars par an aux agriculteurs de 51 pays, selon les chiffres de l’OCDE.
  • Sur ce montant total, 86 milliards de dollars ont consisté en des dépenses budgétaires allouées à des investissements d’intérêt général comme la recherche et le développement agricoles, les infrastructures et le renforcement des compétences, c’est-à-dire des investissements de plus en plus essentiels à l’adaptation de nos pratiques agricoles aux changements climatiques.
  • 200 milliards de dollars ont financé des paiements directs aux agriculteurs, souvent conditionnés à des types de productions ou aux intrants utilisés.
  • 284 milliards ont été consacrés à des mesures de soutien des prix agricoles afin de maintenir le prix des produits agricoles intérieurs au-dessus du prix de marché, aux frais des consommateurs.
  • Malheureusement, ces deux dernières formes d’incitations ont souvent une incidence sur les agriculteurs qui n’améliore ni la résilience aux changements climatiques ni la réduction des émissions de gaz à effet de serre imputables à l’agriculture.
À n’en pas douter, ces quelque 500 milliards de dollars pourraient être mieux dépensés et soutenir davantage les incitations à l’adaptation et à l’atténuation du changement climatique dans l’agriculture et dans le secteur alimentaire en général. Cette réorientation irait dans le sens des recommandations du rapport du GIEC, en ce qu’elle constitue un champ d’action majeur pour intensifier et généraliser des pratiques agricoles climato-intelligentes, tout en élargissant les possibilités de mobiliser davantage d’investissements privés dans l’agriculture.

Sur ce sujet, l’exemple de l’Union européenne est éloquent : les réformes mises en œuvre par la politique agricole commune de l’UE, à savoir notamment la limitation de la garantie des prix et le découplage des aides directes aux agriculteurs qui ne sont plus liées aux quantités produites ou aux intrants utilisés, associées à des directives environnementales plus strictes ont permis de réduire de 20 % l’utilisation d’engrais azotés entre 1990 et 2015 et de faire baisser de 17 % les émissions de protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre très nocif. Et, pendant cette même période, les rendements agricoles ont augmenté.

Étant donné l’urgence des recommandations formulées par le GIEC, c’est dès maintenant qu’il faut commencer à réorienter les aides publiques agricoles. C’est là notre meilleure chance d’aboutir à des changements systémiques bénéfiques aux agriculteurs et à la planète qui les fait vivre.
 

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