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En Inde, éradiquer la tuberculose n’est pas qu’une question sanitaire, c’est un enjeu économique

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Le 1er février, le ministre des Finances indien a présenté le budget de l’Union 2017/18 (a), et annoncé l’intention du gouvernement d’éradiquer la tuberculose à l’horizon 2025. Cette initiative est la bienvenue. Si délivrer la population du fardeau que constitue toute maladie est un objectif louable en lui-même, l’argument économique d’une intervention publique est particulièrement convaincant dans le cas particulier de l’élimination de la tuberculose.

Toutes les maladies transmissibles présentent ce que les économistes appellent des « externalités » : les personnes contagieuses peuvent contaminer d’autres gens, lesquels en contamineront d’autres à leur tour, et ainsi de suite. L’économiste Phillip Musgrove utilise l’exemple particulier de la tuberculose pour illustrer la chose suivante (a) : « Comme il est peu probable qu’une victime de la tuberculose ignore la maladie, le problème ne vient pas du fait que les malades sous-évaluent les bénéfices personnels du traitement. En revanche, le coût du traitement, et le fait qu’ils puissent se sentir mieux alors même qu’ils ne sont pas guéris, peut les conduire à abandonner les soins prématurément, avec des conséquences néfastes, non seulement pour eux, mais aussi pour les autres. Le reste de la société a donc intérêt à ce que les malades de la tuberculose soient traités, ainsi qu’à prendre en charge au moins une partie du coût. » Chaque dollar consacré à la lutte contre la tuberculose pourrait se traduire par un bénéfice de 33 dollars, ce qui conduit The Economist à inscrire la lutte contre la tuberculose dans sa liste des « priorités évidentes » (a). Selon l’organisation Stop TB Partnership, l’élimination de la tuberculose à l’échelle mondiale pourrait produire un retour sur investissement global de 1 200 milliards de dollars (a).
 
Du fait de l’importance des répercussions de la tuberculose sur le plan de la santé publique, tous les États doivent s’impliquer activement pour que les malades soient diagnostiqués le plus tôt possible et suivent le traitement jusqu’au bout. Avec la tuberculose, une simple couverture par les services de santé ne suffit pas. La qualité du traitement est primordiale, tant dans le secteur public que privé (a). Malgré le fait que l'État indien assure gratuitement le diagnostic et le traitement de la tuberculose dans les établissements de santé publics, 1,3 des 2,8 millions de cas de la maladie en Inde sont traités dans le secteur privé (ou 2,2 sur 3,6 millions selon une estimation basée sur les ventes privées de médicaments contre la tuberculose [a]). Pour compliquer encore les choses, les patients qui ne reçoivent pas le bon traitement ou ne suivent pas celui-ci jusqu’au bout peuvent non seulement faire une rechute et rester contagieux, mais aussi développer une résistance aux médicaments antituberculeux les plus courants (a). Selon la Banque mondiale, la résistance aux antimicrobiens fait augmenter considérablement le coût du traitement de la tuberculose (comme le montre le graphique ci-dessous) (a) et se traduit, selon l’OMS, par des taux de guérison de seulement 50 %. Dans son rapport, la Banque mondiale conclut que la lutte contre l’antibiorésistance en général est « une opportunité d’investissement à laquelle il est difficile de résister » (a)…
 
Creative Commons Attribution (CC BY 3.0 IGO)
Source : Banque mondiale. 2016. Drug-Resistant Infections: A Threat to Our Economic Future (Discussion Draft), Washington, DC : Banque mondiale. Licence : Creative Commons Attribution (CC BY 3.0 IGO) 

Trois semaines après l’annonce du ministre des Finances, le Programme national de lutte antituberculeuse (ou RNTCP selon son acronyme en anglais) a publié l’ébauche d’un nouveau plan stratégique (a) couvrant la période 2017-25. S’il est approuvé, financé et intégralement mis en œuvre, ce plan pourrait totalement changer la donne dans la lutte contre la tuberculose en Inde. En plus de renforcer le programme national en vue d’améliorer les services et les résultats sanitaires pour les 1,5 million de patients soignés dans le système public, le plan définit une feuille de route ambitieuse pour sensibiliser les prestataires privés et apporter un soutien aux millions de patients qui sont traités dans le secteur privé. En s’appuyant sur les résultats prometteurs de projets pilotes (a), il propose de mettre en place des incitations pour que les prestataires suivent des protocoles de diagnostic et de traitement standard et qu’ils signalent les cas aux autorités. Les patients signalés aux autorités recevront à leur tour un transfert en espèces pour les aider à payer les frais directs et indirects liés à leur traitement, et des incitations les encourageront à suivre celui-ci jusqu’au bout. Signaler les malades aux autorités permettra aussi à celles-ci de leur proposer des visites à domicile et des conseils, mais aussi de mettre en œuvre des interventions préventives.

Certains reprocheront à ce projet son caractère risqué et le fait qu’il n’a jamais été expérimenté à l’échelle qui est proposée en Inde, mais les enjeux sont bien trop élevés pour continuer à se contenter du statu quo. Il suffit de penser au fardeau que la tuberculose fait peser sur la population indienne : l’Inde concentre 27 % des 10,4 millions de nouveaux cas et 29 % des 1,8 million de décès dus à la maladie dans le monde. La tuberculose est l’une des cinq principales causes de décès chez les 30-69 ans, la plupart des décès imputables à cette maladie se produisant parmi les jeunes adultes de la classe d’âge productive, ce qui se traduit par d’importants coûts économiques et sociaux. Selon les estimations, la tuberculose a fait perdre 23,7 milliards de dollars (a) à l’Inde en 2006, et les patients sont souvent confrontés à des dépenses de santé catastrophiques (a).

Le coût de la mise en œuvre du nouveau plan (a) est estimé à 2,5 milliards de dollars sur les trois premières années, ce qui constitue une forte augmentation par rapport au budget actuel. Par le passé, alors qu'il s’agit d’un programme présentant un très bon rapport coût-efficacité (a), et malgré sa grande capacité d’absorption, le RNTCP a eu bien du mal à obtenir des financements à la hauteur de l’importance de l’épidémie qui sévit en Inde (a). Cela ne peut plus durer. L’Inde doit enfin asseoir ses ambitions sur des ressources financières sonnantes et trébuchantes. Il ne sera possible de mettre en œuvre le plan tracé par le ministère de la Santé et l’objectif fixé par le ministère des Finances que si le pays parvient à mobiliser suffisamment de ressources pour identifier tous les patients tuberculeux et les traiter en leur offrant des soins de qualité, quel que soit le lieu où ils sont soignés.

Cet article a été publié à l’origine par Devex (a) le 23 mars 2017.
 

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