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La piraterie somalienne à l’ordre du jour à Mogadiscio

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La piraterie somalienne à l’ordre du jour à Mogadiscio Une heure et demie après avoir quitté Nairobi, le vol 13W des Nations Unies change brusquement de cap au-dessus de la côte somalienne, opérant une série de virages serrés afin de s’aligner pour l’approche finale sur l’aéroport de Mogadiscio. Ces mesures de sécurité sont destinées à minimiser l’exposition aux tirs d’attaquants potentiels au sol.

Par le hublot, on aperçoit d’indolents bateaux de taille modeste qui sillonnent lentement l’océan. Plus près de l'aéroport, de grands navires marchands sont amarrés en bout de piste, dans l’attente d’être déchargés dans le port voisin, véritable centre économique de la capitale. À l’atterrissage, le tarmac miroite sous la chaleur qui s’est à présent emparée de la ville. Le thermomètre affiche 38 degrés Celsius.

Nous sommes aujourd’hui à Mogadiscio pour présenter aux principaux ministres du gouvernement somalien les résultats d'une nouvelle étude de la Banque mondiale intitulée "Les pirates de Somalie : éliminer la menace, reconstruire la nation". Le rapport conclut que la Somalie ne peut « acheter » sa sortie de la piraterie, pas plus que la communauté internationale ne peut compter exclusivement sur ses forces navales et les autorités de police pour vaincre les pirates, que ce soit en mer ou sur terre. Le remède contre la piraterie en Somalie est avant tout politique.

La Banque mondiale propose une approche nouvelle pour éradiquer la piraterie au large de la Corne de l’Afrique, suggérant qu’une solution durable n’est envisageable qu’avec la remise sur pied d’un État somalien viable, capable de répondre aux besoins fondamentaux en matière de santé, d’éducation, de nutrition et d’autres services sur l’ensemble du territoire, et en particulier dans les zones où la piraterie prospère.

Dans sa présentation aux ministres somaliens, qu’il réitère aujourd’hui devant une soixantaine de journalistes du pays, Quy-Toan Do, auteur principal du rapport et économiste senior au sein de la Banque mondiale, affirme que l'économie mondiale pâtit de la piraterie au large de la Corne de l’Afrique, du fait du renchérissement des échanges, chiffré à près de 18 milliards de dollars — soit bien plus que le montant moyen des rançons versées chaque année depuis 2005, estimé à 53 millions de dollars.

Non seulement la piraterie impose une taxe cachée sur le commerce mondial en général, mais elle nuit gravement à l’activité économique des pays voisins de la Somalie. Depuis 2006, les nations d’Afrique de l’Est ont enregistré une baisse sensible des arrivées de touristes et de la production de la pêche. Dans le tourisme, un secteur en plein essor, les dépenses en Afrique de l’Est ont augmenté 25 % moins vite que dans les autres pays d’Afrique subsaharienne. La Somalie elle-même a beaucoup souffert de l'impact de la piraterie. Le surcoût des échanges pour le pays est estimé à 6 millions de dollars par an, un chiffre qui ne tient pas compte de l’impossibilité pour la Somalie de se développer et d’élargir son commerce maritime et son industrie de la pêche tant que les pirates sont libres d’opérer dans ses eaux.

En sa qualité de directrice des opérations de la Banque mondiale pour la Somalie, Bella Bird s’est fréquemment rendue à Mogadiscio au cours des dix-huit derniers mois. Avec son équipe, elle travaille actuellement sur une nouvelle note de stratégie intérimaire qui servira de fil rouge, pour les deux ou trois années à venir, au programme de développement de la Banque pour le pays. Devant les ministres et les journalistes, Mme Bird indique que le rapport consacré à la piraterie s’inscrit précisément dans l’action menée par la Banque mondiale pour aider la Somalie à se remette sur pied et se reconstruire. Selon elle, des raisons existent qui incitent à un optimisme prudent sur l’avenir de la situation en Somalie.

L’élection du président Hassan Sheikh Mohamoud, en août dernier, et la formation du gouvernement ont en effet ravivé l’espoir quant à la capacité du pays à passer de la fragilité à une stabilité durable et à se doter d’une meilleure gouvernance. Pour la première fois depuis la chute du régime de Siad Barre en 1991, la Somalie dispose d’un gouvernement fédéral et d’une constitution provisoire.

À cette évolution politique encourageante viennent s’ajouter les succès militaires, avec dix-huit mois d’avancées importantes — bien que fragiles — dans le sud du pays.

L'activité économique a repris à Mogadiscio, et le retour de Somaliens installés à l'étranger apporte de nouveaux investissements et compétences qui faisaient cruellement défaut au pays. D’après l’ONU, sur l’année 2012, quelque 63 000 expatriés sont revenus vivre ici. Autre signe encourageant : on assiste à une hausse des vols aériens au départ et à destination de Mogadiscio, notamment grâce à la nouvelle ligne opérée par Turkish Airlines.

Qualifiant la période d’« historique pour le pays et pour sa population », Mme Bird souligne le « soutien vigoureux » dont le président et le nouveau gouvernement peuvent se prévaloir auprès de la Banque mondiale. Et d’ajouter qu’elle a elle-même « personnellement formulé cette promesse au président Mohamoud à plusieurs reprises ».

Le ministre somalien des Ressources nationales, Abdirizak Omar Mohamed, après avoir remercié Bella Bird et Quy-Toan Do d’être venus en personne présenter les conclusions du rapport, fait état lui aussi du lourd bilan imputable à la piraterie somalienne, en évoquant les « importants préjudices à la Somalie » mais aussi les torts infligés au reste de l’Afrique de l’Est et à la communauté internationale. Le ministre souscrit pleinement à la conclusion principale du rapport, à savoir que la reconstruction d'un État somalien viable est la meilleure solution à long terme pour mettre fin à la piraterie. Se tournant vers les représentants de l'Union européenne et des États-Unis qui nous ont rejoints pour cet événement, il se lance dans un plaidoyer pour les convaincre d’apporter leur soutien massif dans cette lutte.


Le ministre de la Justice, Abdoullahi Abyan Nour, qui s’exprime ici au nom du Premier ministre, remercie également les représentants de la Banque mondiale de s’être déplacés pour venir s’entretenir directement de ce rapport avec le gouvernement, et décrit cette étude comme un document de référence incontournable. Il confirme qu’au regard de ces vingt dernières années de crise et d’absence de vrai gouvernement, il n’est guère surprenant que les pirates aient pu à ce point prospérer et écumer une zone de plus de 4 millions de milles carrés au large de la Corne de l’Afrique. Cet état de fait doit aujourd’hui cesser définitivement, affirme-t-il, avant de se tourner, à son tour, vers la communauté internationale pour lui demander d’aider son pays à sortir de cette longue paralysie.


L’on peut néanmoins se réjouir que les actes de piraterie aient chuté spectaculairement cette année. Des patrouilles navales lourdement armées et une meilleure sécurité à bord des navires de commerce semblent expliquer cette diminution en 2011 et 2012. Aussi longtemps que ce dispositif restera en place, il sera efficace, mais en l’absence d’une solution politique à long terme dans le pays, le coût élevé de ces mesures pourrait tout simplement se révéler trop onéreux pour enrayer définitivement le phénomène, ce qui augurerait alors d'une recrudescence de la piraterie.


En définitive, les pirates ne sont que des jeunes hommes pauvres et désœuvrés qui versent dans la criminalité en l’absence d’autres perspectives qui pourraient assurer leur subsistance.

Une meilleure compréhension de l’enracinement de ce phénomène dans les villes et les communautés du littoral somalien permettra au nouveau gouvernement de Mogadiscio et à la communauté internationale de mieux appréhender quelles politiques de développement et quelles alliances seront nécessaires pour donner un coup d’arrêt à la piraterie dans les zones les plus sensibles et remettre sur pied un État somalien prospère au sein de l’Afrique de l'Est.

En cette fin d’après-midi, un haut-parleur d’une mosquée voisine de Mogadiscio appelle les fidèles à la prière. L’annonce retentit le long des murs anti-souffle qui flanquent le terminal de l’aéroport. La touffeur cède le pas à une brise venue des terres, alors que nous embarquons pour le Kenya à bord de l’avion des Nations Unies. Nous faisons escale à Wajir, une ville du désert située non loin de la frontière somalienne, où les autorités kenyanes procèdent à l’inspection de l’appareil, à la recherche d'armes, de contrebande et d'immigrants illégaux qui auraient pu embarquer clandestinement. C’est un rappel des enjeux considérables pour le Kenya qui a, entre autres, envoyé des soldats à Mogadiscio afin de vaincre Al-Shabaab et dans l’espoir de renouer avec la paix.

« D’après ce qu’on dit, les choses vont beaucoup mieux en Somalie », me lance un douanier à Wajir en contrôlant mes bagages aux rayons X. « Il est temps de rapatrier nos soldats si c’est plus tranquille là-bas. » C’est le vœu que je forme également, lui dis-je avant d'embarquer à nouveau pour m'envoler vers l'aéroport Jomo Kenyatta de Nairobi.

Deux jours plus tard, une série d’attentats à la voiture piégée fait des dizaines de victimes à Mogadiscio, tous revendiqués par Al-Shabaab.

De nombreux Somaliens et leurs voisins d’Afrique de l’Est espèrent que le président Hassan Sheikh Mohamoud a raison quand il dit : « Notre pays est en marche et continuera d’avancer, et ce n’est pas une poignée de terroristes fanatiques qui nous détournera du but noble et ultime que nous nous sommes fixé, celui d’une Somalie stable et pacifiée. »

Phil Hay, directeur de la communication, Banque mondiale, Région Afrique
 

 

 

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