
Naître, devenir, vivre handicapé à Madagascar n'est pas chose facile car malgré quelques sursauts de modernité, la mentalité malgache est encore très intolérante vis-à-vis du handicap.
La personne handicapée est souvent pointée du doigt, isolée, coupée de sa famille, laissée pour compte. Ceci parce que le handicap est considéré comme une malédiction dans une société où la superstition est encore monnaie courante – même si on se défend bien de le dire…
Ma rencontre avec Fela
À l'époque (en 2006), j'avais 24 ans, elle un peu plus, nous suivions un programme de formation pour les jeunes leaders (Youth Leadership Training Program de la Fondation Friedrich Ebert) et Fela Razafinjato était la seule personne handicapée de notre groupe de 25 étudiants.
Fela a impressionné tout le monde par son franc-parler, son audace et son absence de complexe vis-à-vis de son handicap. Nous sommes rapidement devenues amies et elle m'a raconté son parcours extraordinaire, qui grâce à ses efforts est devenu une véritablesuccess-story.
Lorsqu'elle avait 3 ans, Fela a contracté le virus de la poliomyélite (la « polio ») et a perdu l'usage de ses jambes.
Heureusement ses parents ont su faire avec et l'ont élevée sans faire cas de son handicap. Sa mère a tenu à ce qu'elle reçoive la même éducation que les autres enfants de son âge, mais la majorité des établissements scolaires – privés et publics – d'Antananarivo ont refusé de l'intégrer.
Fela a finalement pu intégrer une école confessionnelle, mais au prix d'efforts physiques et psychologiques considérables : pendant des années elle a dû gravir d'interminables escaliers avec ses béquilles et supporter la moquerie de ses camarades de classe. Mais il en fallait bien plus pour entamer sa volonté de vivre une vie « normale ».
Handicapée ? Peut-être, mais avant tout une battante !
Diplômée d'une grande école de commerce, elle est aujourd'hui mariée, maman de deux petites filles et gère d'une main de maître le Centre Sembana Mijoro (CSM) 1. Cette ONG parraine des enfants handicapés et milite pour leur intégration scolaire.
Elle a aussi ouvert un centre éducatif spécialisé pour les enfants atteints d'infirmité motrice cérébrale (IMC), un très lourd handicap qui nécessite une prise en charge constante. Le Centre vient également d'inaugurer deux ateliers – de couture et de pâtisserie – qui a permis de créer des emplois pour les femmes handicapées.
Je vous l'avais dit : c'est une success-story. Car à Madagascar, le fait de naître femme n'est déjà pas une mince affaire, mais être une femme handicapée, c'est carrément une double peine !
Mon amitié avec Fela est très importante à mes yeux car elle m'a ouvert les yeux sur trois choses importantes :
- d'abord : quand on veut vraiment, on peut. Certes, les obstacles nous semblent parfois insurmontables, mais il faut garder espoir et ne jamais baisser les bras.
- ensuite : les personnes handicapées méritent qu'on se penche sur leur cas, car beaucoup de leurs droits – même les plus basiques – sont bafoués.
- enfin : il ne faut pas passer son temps à attendre que l'État trouve des solutions, mieux vaut savoir faire preuve d'initiative.
Comment agir ?
Depuis 2006, Fela et moi avons travaillé ensemble, à travers nos organisations respectives, le CSM et l'association Nova Stella que je préside.
Ensemble, nous avons plaidé pour la réforme des textes législatifs malgaches sur les droits des personnes handicapées.
Nous avons conçu un guide pratique sur les droits des personnes handicapées, pour que le grand public se rende compte que les handicapés sont des personnes à part entière.
En 2009, nous avons contribué à une étude sur l'intégration scolaire des enfants handicapés à Antananarivo, menée auprès de 631 écoles, et qui a mis en lumière des résultats désastreux. Les enfants handicapés ne représentaient que 0,26 % de l'effectif total des enfants scolarisés dans la capitale. Avec la crise politique et économique, il est à parier que ce taux a encore chuté depuis.
Nous réfléchissons chaque jour à de nouvelles solutions pour que les personnes handicapées puissent vivre dans un environnement décent et adapté à leur handicap. Ces solutions consistent par exemple à aménager des toilettes publiques accessibles aux personnes handicapées, à mettre en place des rampes d'accès à l'extérieur des bâtiments publics. Bien que ce genre d'initiative puisse paraître banal dans les pays développés, chez nous c'est vraiment novateur.
Parmi ces nouvelles solutions figurent aussi les démarches pour l'insertion professionnelle des jeunes handicapés. On a par exemple pu signer des conventions de partenariat avec quelques firmes locales pour aider les jeunes du Centre géré par Fela : les handicapés fabriquent des enveloppes à la main et les firmes les achètent. C'est une manière de leur garantir des débouchés fixes. Bref, les initiatives à mettre en place sont nombreuses et très diversifiées, et beaucoup reste à faire !
Moi et mes amis, nous travaillons bénévolement. On nous demande souvent : « qu'est-ce que cela vous rapporte ? » Simplement la satisfaction d'aider les autres, d'apporter une contribution, aussi minsucule soit-elle, à une cause qui nous semble essentielle.
Sensibiliser et rassembler les jeunes autour de la question du handicap
Personnes valides et handicapées doivent se donner la main pour forcer les barrières mises en place par l'Etat et exiger ensemble des conditions de vie meilleures pour tous.
Il y a des initiatives développées par des jeunes très dynamiques qui ont permis de créer des plateformes virtuelles et d'animer des discussions sur les réseaux sociaux2, pour montrer que les personnes handicapées sont là aussi.
Il y a d'autres jeunes, comme Fela, qui choisissent d'agir à l'échelle locale, en développant l'action associative pour changer les mentalités et lutter contre la culture de l'attentisme et de la mendicité qui prévaut souvent chez les personnes handicapées.
Il y a moi, il y a toi, il y a tous les autres. Où êtes-vous ? Que faites-vous ? La moindre aspiration, la moindre action vers le changement est déjà un petit miracle, alors bougeons-nous ! Que ce soit pour cette cause ou pour une autre, chacun de nous doit prendre les choses en main pour enclencher la dynamique du changement.
Légende photo. : Fela et Ke.
À propos de l'auteur
Diplômée en Droit public et Science politique, Ketandriana Rafitoson, 29 ans, travaille comme Conseillère juridique dans un établissement public à Madagascar et s'investit dans de nombreuses actions de bénévolat. Elle est notamment présidente de l'association Nova Stella et membre fondateur de Liberty 32.
1. Pour en savoir plus sur le CSM, visiter la page facebook du Centre Sembana Mijoro.
2. Consulter par exemple la page facebook du Réseau Malgache du Handicap.


Commentaires
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