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Un devoir à remettre: des enseignants édifiants

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Jaime, avec des enseignants qui s’engagent en faveur de l’éducation d’enfants vivant en situation de handicap au Dharabi Transitional Municipal School Corporation College (Mumbai, India). (Photo: Marcela Gutierrez Bernal / World Bank)


Mercredi dernier a vu le lancement du Rapport sur le développement dans le monde: apprendre pour réaliser la promesse de l’éducation. Le monde fait face à une crise d’apprentissage.  Dans beaucoup de pays en développement, les apprentissages sont insuffisants, les opportunités d’apprentissage sont inégalement réparties, et les progrès s’accumulent à un rythme trop lent. Que faire pour remédier à cette situation ? Faire en sorte que l’élève commence sa scolarité ayant eu une alimentation et une stimulation adéquates pendant les premières années de sa vie, que l’école, bien dirigée, offre un environnement propice aux apprentissages, que les ressources dont l’école dispose lui permettent de fonctionner avec efficacité, et, ce qui est le plus important, que l’enseignant soit motivé et bien formé.

Malgré les grandes avancées technologiques et communicationnelles en ce début du 21e siècle, l’enseignant, dans sa salle de classe, reste l’élément essentiel pour un apprentissage effectif et réussi. Comme le rapport le souligne, les technologies peuvent faciliter les processus d’apprentissage, par exemple en fournissant aux élèves de niveaux de compétences différents, regroupés dans une seule classe, le complément de stimulation nécessaire pour pouvoir avancer, mais ceci n’est qu’un apport pour un enseignant qui sache déjà utiliser les technologies pédagogiques.
 
Parmi les différentes composantes du système éducatif d’un pays, c’est la carrière d’enseignant qui nécessite les réformes les plus profondes. Il existe énormément d’enseignants ayant reçu une excellente formation et qui sont de brillants tuteurs et amis pour leurs élèves. Des enseignants qui sont source d’inspiration et changent des vies. Qui, travaillant parfois dans la précarité et sans grand soutien de l’État, mettent leur inventivité et leur passion au service de leurs élèves en créant une dynamique qui motive et engage. Qui arrivent à obtenir des moyens supplémentaires ou utilisent parfois leurs propres ressources pour combler le manque de matériels.
 
Comme la directrice régionale de Moquegua, ville du sud du Pérou, qui s’est présentée au ministère public pour dénoncer –pour abandon– des parents qui refusaient de participer aux réunions de parents d’élèves. Comme l’enseignant de Jamestown, ancien quartier de pêcheurs d’Accra, au Ghana, que j’ai connu un dimanche en train de peindre les murs et le mobilier de son école avec l’aide de ses élèves et autres jeunes bénévoles. Il existe des milliers d’écoles où l’enseignant fait de son établissement un espace de vie et un lieu rempli de magie. Pour beaucoup, c’est ce que signifie être enseignant. Offrir la possibilité d’un avenir meilleur. Persuader que tout puisse se réaliser. Croire en ses élèves et en soi-même.
 
Pourtant il y a l’enseignant qui est dans une salle de classe parce que c’est le seul emploi qu’il ait pu obtenir ou parce que la profession enseignante est la seule à laquelle il ait eu droit d’accès. Il y a aussi celui qui, voulant quand même bien faire son travail, n’y parvient pas puisqu’il a des soucis de transport pour pouvoir arriver à temps à son boulot secondaire… car en effet il a besoin de deux emplois afin de faire vivre convenablement son ménage. Et il existe enfin celui, en général plus rare, qui sert de son poste d’enseignant à des fins politiques sans s’intéresser vraiment au bien-être de ses élèves. Cela se trouve dans toute profession : parmi les enseignants, il y a quelques-uns qui sont excellents, d’autres qui sont bons, et d’autres encore qui sont mauvais. Ceci est d’autant plus important que toute personne d’âge adulte se souvient de l’enseignant qui l’a encouragé et qui a changé le cours de sa vie, tout comme de celui qui n’était pas bon et qui lui faisait de la peine.

Sur ce point, les études scientifiques sont sans appel : un bon enseignant fait toute la différence. Aux Etats-Unis, les élèves ayant un enseignant très performant progressent en moyenne par l’équivalent de 1,5 classe ou plus en une année scolaire. Par contre, ceux ayant un enseignement peu performant n’avancent que par l’équivalent de 0,5 classe au cours de la même période. La recherche montre par ailleurs que la qualité de l’enseignant importe beaucoup plus dans les pays en développement : une étude menée au Pakistan a trouvé des effets similaires, à savoir qu’un bon enseignant fait la différence indépendamment d’autres facteurs. Le défi auquel font face ces pays est de pouvoir augmenter la proportion d’enseignants qui motivent et engagent leur élèves et qui leur permettent d’acquérir les compétences de base en lecture et en mathématiques, ainsi que les compétences plus complexes, tels l’esprit critique, la capacité d’apprendre à son propre compte et les habilités socio-affectives (ex. persévérance, communication, créativité, curiosité). Comment y arriver ?
 
Primo, les enseignants, tout comme la société en général, doivent considérer l’enseignement comme une profession stimulante et hautement valorisée et doivent viser toujours l’excellence professionnelle. L’enseignement ne peut jamais être un simple travail pour gagner sa vie. C’est une carrière de très haute responsabilité, car le processus d’enseignement forme les citoyens de demain. S’il existe un élément grâce auquel les pays ou systèmes ayant les meilleurs résultats scolaires se distinguent, c’est bien cela : la Finlande, Singapour et la Corée du Sud se différencient par le fait que l’enseignant est tenu en haute estime. Ceci se reflète non seulement dans la rémunération mais aussi dans la relation entre l’État, la société et l’enseignant en faveur d’une amélioration constante de son bien-être et sa motivation.
 
Secundo, son salaire doit être suffisant pour que l’enseignant ne se voie pas obligé d’avoir un emploi secondaire et puisse se donner complètement à son travail d’enseignant ; son salaire doit correspondre à son statut social. Un système éducatif sera bien meilleur quand le salaire d’un enseignant expérimenté soit comparable avec celui d’un bon avocat, architecte ou ingénieur ayant le même niveau d’expérience professionnelle. Cette situation n’est pas un rêve, car elle existe déjà dans des pays et territoires comme la Corée du Sud, l’Espagne ou Hongkong. L’enseignant ne sera jamais millionnaire, mais dans ces pays le salaire d’enseignant est similaire à celui d’autres professionnels. Dans la plupart des pays de l’OCDE, le salaire d’enseignant est assez bien aligné avec celui des autres professionnels.
 
Tertio, tant que l’enseignant est adéquatement rémunéré, il doit être soumis à une procédure de sélection rigoureuse et être promu en fonction de ses performances. Le système éducatif d’un pays sera d’autant plus performant que les candidats à l’admission aux instituts pédagogiques ou facultés universitaires d’éducation aient à répondre à des critères d’entrée exigeants.  En Corée du Sud, par exemple, tout ceux qui sont admis à la filière « pédagogie » sont issus du décile supérieur des bacheliers et seul un sur vingt réussit le concours d’admission. On trouve une situation similaire à Singapour, au Japon et à Taïwan.

Quarto, vu que le futur de nos pays est entre les mains des enseignants, le parcours professionnel de l’enseignant doit dépendre de sa performance. La promotion doit être fonction de son rendement, de ses connaissances et du niveau d’apprentissage de ses élèves, et non pas simplement de son ancienneté et du nombre de certifications qu’il a obtenus. La recherche empirique est ici aussi claire : l’obtention de certificats et diplômes n’assure en rien une meilleure capacité d’enseignement en salle de classe. Ceci vaut également pour l’expérience, à l’exception des premières années d’activité. Par ailleurs, la titularisation de l’enseignant doit être tributaire de sa performance, à la différence de la situation qui prévaut dans beaucoup de pays, où l’enseignant est fonctionnaire et son poste est donc sécurisé.
 
Quinto, pour qu’il soit efficace dans son travail, l’enseignant doit avoir accès aux programmes de développement professionnel. D’un côté, la formation initiale doit correspondre aux besoins des élèves d’aujourd’hui. Au vu de la liberté académique dont jouissent (ou devraient jouir) les universités, on ne peut les contraindre à offrir un cursus spécifique. Cependant, l’État en tant que grand commanditaire peut en effet définir les compétences et connaissances minimales que tout élève doit acquérir et, de ce fait, les compétences et connaissance minimales des enseignants qui sont formés. De cette manière, puisque l’enseignant doit inculquer un esprit critique à ses élèves, il doit lui-même y être formé. De l’autre côté, la formation continue ne doit plus être construite autour des programmes traditionnels auxquels on a déjà tant investi. Les expériences les plus réussies montrent l’efficacité de la formation en groupes virtuels et de l’accompagnateur qui travaille aux côtés de l’enseignant avec un programme utilitaire et personnalisé aux besoins de chaque enseignant en matière de contenus et méthodes pédagogiques. À Shanghai, par exemple, les enseignants participent en continu aux « groupes d’enseignement et de recherche », par lesquels ils peuvent s’épanouir, recevoir conseils et réflexions de la part de ses collègues, et observer des pratiques d’enseignement en salle de classe.
 
Le Pérou et le Kenya sont deux pays où la rémunération progresse à mesure qu’on introduit des éléments méritocratiques dans le parcours professionnel de l’enseignant. Dans les deux cas, il s’agit d’une réforme qui, malgré des progrès certains, nécessite encore quelques années pour se consolider. Au Pérou, la Loi sur le statut de l’enseignant de 2012 a augmenté le salaire des enseignants, a amélioré la transparence de la rémunération, et a lié l’avancement et la promotion aux résultats d’évaluations des savoirs pédagogiques et connaissances techniques, ainsi qu’aux prestations en salle de classe, aux formations reçues et aux mérites professionnels. Au Kenya, le gouvernement, par le biais de la Commission du service enseignant, met en place un système pour l’évaluation des enseignants en matière de connaissances professionnelles, gestion du temps, innovation et créativité dans la pratique d’enseignement, sécurité et protection des élèves, promotion d’activités pédagogiques, performance professionnelle, collaboration avec les parents d’élèves, et autres facteurs. Cet outil d’évaluation est relativement récent (2016) et fait actuellement l’objet d’une révision pour incorporer la réflexion des enseignants eux-mêmes.
 
Le système éducatif d’un pays se mesure à la compétence de ses enseignants. Nous devons continuer, avec patience, à avancer dans des reformes qui relèvent le prestige de la profession, si complexes qu’elles soient. Nous pourrons être témoin de transformations dans nos salles de classe, à condition que nous sélectionnions, formions, rétribuions et évaluions comme il faut nos enseignants. Ces réformes transformeront nos élèves et, par là, l’avenir de notre planète.
 
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VIDÉO: Les élèves nous disent pourquoi l'enseignant est important.

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