L’agriculture africaine recèle un potentiel considérable. Certaines zones géographiques du continent africain disposent de combinaisons favorables de ressources en eau, de qualité des sols et de dotations foncières, leur permettant, sous réserve de politiques et d’investissements appropriés, de devenir des bassins de production alimentaire hautement productifs. La moitié de la population de la région dépend de l’agriculture primaire pour ses moyens de subsistance et, si l’on inclut les activités de commercialisation, de transport, de transformation et de distribution alimentaires, le système agroalimentaire représente près des deux tiers des emplois de la région. Si le secteur agroalimentaire africain continue de souffrir de contraintes structurelles persistantes, il offre néanmoins des opportunités de croissance et de création d’emplois pour les populations de la région. C’est ce message que je souhaite partager dans ce billet, publié à l’occasion du quinzième anniversaire de la collection d’ouvrages L ’Afrique en développement, coéditée par la Banque mondiale et l’Agence française de développement.
Depuis le lancement de la collection en 2009, le développement agricole en Afrique présente un bilan contrasté. Si l’on a observé une certaine reprise de la croissance agricole, atteignant 3,1 % de la production brute sur la période 2010-2023, environ les trois quarts de cette augmentation proviennent de l’extension des superficies cultivées plutôt que de l’intensification des intrants ou de gains de productivité. Il ne s’agit pas d’une trajectoire de développement durable et celle-ci s’accompagne d’un coût environnemental élevé. La région se distingue ainsi nettement d’autres pays en développement, où la croissance de la productivité constitue la principale source de la croissance agricole. En outre, les performances en matière de croissance agricole varient fortement d’un pays africain à l’autre, allant d’un taux annuel élevé de 7,7 % au Sénégal à moins de 2 % par an dans la majorité des pays sur la période 2010-2023.
Figure 1: Sources de la croissance agricole, 2010-2023
Du côté de la demande, la hausse des revenus et l’urbanisation dans la région stimulent la croissance de la consommation de produits alimentaires diversifiés ainsi que des services de restauration. Les segments intermédiaires et aval du secteur agroalimentaire — notamment la commercialisation, le transport, le stockage, la transformation, la vente au détail et les services de préparation des aliments — figurent parmi les sources d’emplois connaissant la croissance la plus rapide en Afrique. Entre 2001 et 2022, l’emploi dans ces activités a progressé à un rythme annuel de 4,1 %, soit plus rapidement que la croissance globale de l’emploi, qui s’est établie à 2,6 % par an, et représentait en 2022 19 % de l’ensemble des emplois de la région.
En 2000, 60 % de la main-d’œuvre régionale était employée dans l’agriculture primaire, contre 13 % dans les segments intermédiaires et aval du système agroalimentaire. En 2022, la part de la population active travaillant dans l’agriculture primaire était tombée à 49 %, tandis que celle employée dans les segments intermédiaires et aval du secteur agroalimentaire avait augmenté pour atteindre 19 %. Au niveau des pays, la contribution du secteur agroalimentaire hors exploitation agricole à l’emploi total est liée au degré de commercialisation du secteur agricole primaire et du commerce agricole. Au Nigéria, le secteur agroalimentaire hors exploitation représente presque autant d’emplois (33 %) que l’agriculture primaire (35 %). En revanche, en République démocratique du Congo, le secteur agroalimentaire hors exploitation est de taille modeste, ne fournissant que 5 % de l’ensemble des emplois, tandis que 56 % de l’emploi total se concentre dans l’agriculture primaire.
Figure 2: Parts de l’emploi dans les systèmes agroalimentaires en Afrique subsaharienne
a: Tendances, 2000-22
b. Pays d’Afrique subsaharienne, 2022
Source : Les données relatives à l’emploi total et à l’emploi agricole proviennent des estimations modélisées d’ILOSTAT ; les données sur l’emploi dans le secteur agroalimentaire hors exploitation agricole sont issues de FAOSTAT.
Cependant, en l’absence de gains suffisants de productivité dans l’agriculture primaire, une part croissante de la demande alimentaire en hausse en Afrique sera satisfaite par des importations, manquant ainsi une opportunité de croissance inclusive et de réduction de la pauvreté. L’un des effets du ralentissement de la croissance agricole est l’aggravation du déficit commercial agricole. L’Afrique est déjà un importateur net important de produits alimentaires, y compris pour nombre de denrées de base : en 2022, 75 % du blé consommé en Afrique subsaharienne et 50 % de l’approvisionnement intérieur en riz étaient importés.
La réduction de ces écarts de productivité est déjà engagée dans certains pays, tels que l’Éthiopie, le Rwanda, le Ghana et le Sénégal, grâce notamment à des investissements publics efficaces dans les biens publics ruraux et à des politiques favorisant l’investissement du secteur privé dans les entreprises agroalimentaires. Les éléments de preuve présentés dans notre ouvrage ADF de 2017, Obtenir de meilleurs résultats: Priorités en matière de dépenses publiques pour les gains de productivité de l’agriculture africaine ont montré que l’amélioration de la qualité des dépenses publiques agricoles peut constituer un levier essentiel pour jeter les bases d’une croissance de la productivité dans la région. Nous montrons que les retombées des investissements dans les biens publics ruraux — visant à renforcer les marchés, élargir l’accès à l’eau, développer et adopter des technologies améliorées — peuvent être considérables. De plus, l’amélioration de l’environnement des politiques publiques par des réformes commerciales et réglementaires vient compléter l’utilisation efficiente des fonds publics en renforçant les incitations pour les producteurs et les innovateurs, afin d’attirer et de mobiliser des investissements privés. Maximiser l’impact des dépenses publiques est devenu d’autant plus crucial récemment que les marges de manœuvre budgétaires des pays africains se sont réduites.
Avec une hiérarchisation claire des priorités politiques, les entreprises agroalimentaires peuvent travailler efficacement avec les agriculteurs pour contribuer au financement et à la modernisation de leurs pratiques de production, tout en leur offrant des débouchés accessibles pour leurs produits. La Côte d’Ivoire s’est imposée comme un producteur et exportateur majeur de noix de cajou (deuxième source de recettes d’exportation après le cacao) et a investi dans la transformation locale — décorticage, épluchage, tri et inspection — afin de répondre aux normes exigées sur les marchés mondiaux. Après le tourisme et le thé, le secteur des fleurs coupées au Kenya constitue la troisième source de recettes d’exportation du pays. Entre 2002 et 2014, la production de poisson d’élevage au Nigéria a été multipliée par plus de dix. En Zambie, la production de manioc connaît un essor marqué, le secteur privé ayant massivement investi dans la chaîne de valeur du manioc, avec la construction d’unités de transformation pour la farine, l’éthanol, l’alimentation animale et les boissons. La généralisation de ces réussites à l’ensemble du continent africain renforcerait considérablement le rôle de l’agriculture et du système agroalimentaire dans la croissance économique et la création d’emplois dont la région a besoin pour son avenir.
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