Les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ne peuvent pas rater le virage de la quatrième révolution industrielle

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Le modèle d’industrialisation qui s’appliquait traditionnellement aux pays en développement n’est peut-être plus opérant pour la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA). Mais il n’y a pas lieu de s’en désoler. D’abord parce que l’horizon des chaînes de montage automobile n’est plus celui auquel aspirent les générations jeunes et instruites de la région. Et ensuite parce que les tâches répétitives du travail à la chaîne seront de plus en plus exécutées par des machines. Aussi l'accélération des évolutions technologiques, qui sous-tend ce processus, ouvre-t-elle de nouvelles perspectives aux pays en développement. La région MENA a rendez-vous avec la « quatrième révolution industrielle », et c’est une opportunité qu'elle ne peut pas laisser passer. 

La transformation technologique peut permettre à la région de sauter des étapes et de se propulser dans l'avenir. Si la région MENA a raté le train de l’industrialisation, elle a cependant consenti des investissements massifs dans la santé et l'éducation de sa population. Le capital humain qu’elle a ainsi accumulé peut aujourd’hui constituer la source des compétences et de la créativité nécessaires à l’essor de la nouvelle économie numérique. Les jeunes de la région ont tout de suite été séduits par les nouvelles technologies, et le Printemps arable a montré combien ils maîtrisaient les réseaux sociaux. Les smartphones et autres tablettes sont aujourd’hui entre toutes les mains. Mais pour exploiter pleinement le potentiel transformateur de la technologie, on ne peut pas se contenter de les utiliser comme de simples instruments de diffusion des doléances. Les appareils mobiles doivent devenir des outils pour innover, monter des entreprises et créer de nouveaux débouchés. 

À cet égard, le manque d'accès aux paiements numériques est l’un des principaux freins au développement d’une économie numérique prospère. Et ce n’est pas tant un problème d’innovation que de réglementation. L’absence de concurrence dans le secteur bancaire a permis aux établissements en place de conserver leur position dominante sans être incités à innover et à offrir de nouveaux services. Les organismes de réglementation doivent cesser de favoriser les entreprises en place et introduire des aménagements qui permettent à la fois de se prémunir contre les risques et d'encourager les innovations. Cela ouvrirait la voie à l'émergence d'opérateurs non bancaires et à l’offre de services de paiement numériques comme le système MPESA au Kenya, qui a contribué à l’inclusion financière tout en jetant les bases du commerce électronique. 

Pour les populations des territoires moins développés et plus isolés, les paiements digitaux et l’e-commerce sont un moyen de surmonter les handicaps sociaux et géographiques auxquelles elles sont confrontées. Les jeunes entreprises et les start-up pourraient quant à elles s’affranchir d’investissements prohibitifs dans l’infrastructure et la commercialisation. On estime que les boutiques en ligne dans les zones rurales chinoises ont créé plus de 28 millions d’emplois en 2017. Au Maroc, des tisseuses vendent déjà en ligne les tapis et autres textiles qu’elles fabriquent chez elles, tandis qu’en Égypte une jeune pousse commercialise des plats faits maison et sains. 

Les études montrent que ces start-up constituent, avec les petites et moyennes entreprises, la principale source d’emplois. La numérisation des paiements, conjuguée à l'accès à l’internet haut débit, leur permettrait d’atteindre de nouveaux clients et d’accroître leur productivité. De même, avec une connexion au cloud, elles pourraient bénéficier des derniers logiciels à moindre coût. Mais surtout, ces systèmes seraient la clé de l’insertion des petites entreprises dans l'économie nationale et, partant, d’une meilleure intégration de la région MENA dans l'économie mondiale. 

Quant aux craintes que la quatrième révolution industrielle ne s’accompagne d’une destruction nette d’emplois, il faut souligner que la plupart des gens dans la région travaillent dans l'économie informelle, où leur situation est déjà précaire. Les technologies numériques pourraient donc au contraire leur rendre service, en leur permettant d’augmenter leur productivité et en leur donnant accès à de nouvelles possibilités d'activités rémunératrices. Par ailleurs, l’une des grandes difficultés de la région MENA réside dans le nombre grandissant de diplômés au chômage. La nouvelle économie numérique engendrera une demande de compétences plus exigeante, ce qui impliquera des adaptations indispensables au niveau des systèmes éducatifs. 

On sait aussi que le virage technologique et la transformation de l'économie entraîneront des perturbations auxquelles il faudra répondre en menant une refonte des filets sociaux. À l’heure actuelle, les dispositifs de protection sociale dépendent en effet de l’emploi occupé et ne concernent essentiellement que les emplois du secteur public, ce qui exclut la plus grande partie de la population employée dans le secteur informel. Il faudra par conséquent moderniser ces systèmes pour qu’ils soient davantage centrés sur les individus et leurs besoins spécifiques. 

Parallèlement, la région devra gérer le risque que représentent les poids lourds de la nouvelle économie. Dans un monde dominé par quelques géants technologiques, le risque est grand que ceux-ci ne fassent qu’une bouchée de pays qui n’auront pas su protéger les données personnelles, lesquelles constituent, à l'ère du numérique, une ressource aussi précieuse que le pétrole. Face à ce risque, les États centralisés qui favorisent les économies de rente peuvent en réalité se renforcer au lieu de jouer le rôle de simple agent facilitateur. Les pays de la région MENA doivent se doter de réglementations suffisamment souples pour accompagner l'évolution rapide des industries sur lesquelles repose la nouvelle économie, mais aussi suffisamment sécurisantes pour favoriser le capital-risque et le développement des start-up vers une expansion créatrice de croissance et d’emplois. Une telle approche encouragera l'émergence de leaders nationaux portés par des talents locaux. Les firmes technologiques locales devront évoluer dans un environnement qui leur permettra de grandir et d’atteindre le niveau où elles seront en mesure de se projeter à l'échelle mondiale et de s’associer aux grands du numérique. Il faudra pour cela développer et mobiliser les bons talents, y compris en puisant dans le vivier de compétences et de connaissances que recèle la diaspora. Les plateformes locales peuvent commencer par proposer des solutions locales à des problèmes locaux, avant de s'intégrer dans les chaînes de valeur mondiale. 

Si elle rate le virage de la quatrième révolution industrielle, la région MENA va se retrouver du mauvais côté de la fracture numérique.  Elle sera exclue des chaînes de valeur mondiales qui régissent la production des biens et des services. Privées de l'accès aux logiciels les plus récents via le cloud, les start-up et les petites entreprises seront moins compétitives. Les habitants des pays moins développés attendront encore les infrastructures qui leur donnent accès à des débouchés ou seront contraints de migrer en quête d'opportunités économiques. Alors que les dividendes de la numérisation sont potentiellement plus élevés pour les pays en développement, la région MENA est à même d’en récolter les fruits. Mais elle devra pour cela modifier les réglementations qui favorisent actuellement les entreprises en place et donner naissance à des économies compétitives grâce au moteur de l’innovation. C’est la seule et unique voie pour répondre aux aspirations des jeunes de la région. 

Les auteurs sont respectivement vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

Auteurs

Ferid Belhaj

Vice-président du Groupe de la Banque mondiale pour la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord

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