Le premier blog s’est attaché à montrer comment les conflits et la violence détruisent le capital humain dans trois environnements interdépendants : le foyer, le quartier et le lieu de travail. Un constat : ces destructions ne surviennent pas de manière parallèle : elles interagissent, se renforcent mutuellement, et produisent des effets en cascade auxquels les approches sectorielles peinent à répondre. Si le mécanisme de destruction est cumulatif, la réponse doit l’être également. Qu'est-ce que cela implique en termes de politiques publiques ?
Imaginez un quartier où les enfants auraient trop peur d’aller à l’école. Un quartier où le centre de santé aurait été déserté par le personnel, où toutes les entreprises auraient fermé. Ces difficultés sont-elles indépendantes ou cumulatives ? Chacune aggrave-t-elle les autres ? Ce blog explore comment la fragilité, les conflits et la violence interagissent pour éroder le capital humain au sein des foyers, des quartiers et des lieux de travail.
Lorsque les bombes se taisent, le bilan commence. C’est une arithmétique cruelle des guerres : on dénombre les morts au combat, on mesure les destructions matérielles, on évalue le recul du produit intérieur brut, mais qui chiffre le retard cognitif d'un enfant dont la mère, traumatisée, n'a plus la force de lui parler ? Qui évalue la perte des compétences parce que l'usine a fermé, le collège a brûlé, le quartier est devenu invivable ?
Les chiffres sont pourtant connus. D’ici 2030, les pays affectés par la fragilité, les conflits et la violence (FCV) concentreront près de 60 pour cent des personnes vivant dans l’extrême pauvreté dans le monde. L’année 2024, a enregistré la plus grande crise de déplacement de l’histoire avec près de 123 millions de personnes déplacées de force. L’Indice du Capital Humain (HCI+) montre qu’un enfant né dans ces contextes n’atteindra en moyenne que 41 pour cent de son potentiel productif. Le manque de talent n’est pas en cause. Ce sont les trois environnements où se forge un être humain qui se sont effondrés en même temps.
Figure 1 : Les pays touchés par la fragilité, les conflits et la violence (FCV) accusent un retard considérable en matière de capital humain.
Le rapport sur le capital humain 2026, Building Human Capital Where It Matters: Homes, Neighborhoods, and Workplaces, ne se contente pas de mesurer le capital humain à l’échelle nationale. Il focalise l’attention sur les micro-environnements : le foyer et le quartier où grandit un enfant, le lieu de travail où il acquerra (ou non) des compétences à l'âge adulte. Dans les contextes FCV, ces trois environnements s’effondrent simultanément. Une analyse sectorielle classique ne suffit pas à saisir l’ampleur de la destruction.
Les Foyers : Les Lieux Les Premiers Touchés Par Les Conflits
Le foyer dans lequel l’enfant grandit est le lieu déterminant du développement humain. L'exposition chronique à la violence altère le développement cérébral d’un enfant, dégrade sa mémoire et sa capacité d'attention, réduisant son aptitude à apprendre. Moins visible, les conflits ont aussi un impact destructeur sur les pratiques parentales. Une mère souffrant d’un trouble de stress post-traumatique ne peut offrir à son nourrisson la stimulation dont il a besoin. La dépression maternelle est directement associée à la malnutrition infantile, au retard de croissance et à une moindre couverture vaccinale. Ces déficits s’accumulent tout au long de l’enfance, comme des dégâts invisibles, constituant une dette que les générations suivantes devront rembourser.
Bottom of Form
Les filles portent une part disproportionnée de ce fardeau. Dans les États fragiles d’Afrique subsaharienne, près d’une fille sur deux en âge d’aller au lycée n’est pas scolarisée. Les mariages précoces augmentent avec l'intensité des conflits. Leurs conséquences dépassent largement les jeunes filles elles-mêmes. Les femmes mariées avant 18 ans sont plus exposées aux complications obstétricales et ont plus souvent des enfants souffrant de retard de croissance. Pendant les conflits, les violences basées sur le genre augmentent également au sein des foyers : dans les contextes humanitaires, environ 70 pour cent des femmes y sont exposées, soit près du double de la moyenne mondiale. Au-delà des tragédies individuelles, cela signifie aussi moins de ressources consacrées à la nutrition, aux soins et à l’éducation des enfants. Or les moyens qui permettraient aux filles d'échapper à ce cercle vicieux (l'éducation, l'emploi, le report du mariage) sont précisément ce que la guerre détruit en premier.
Les lieux de travail : quand emploi, productivité et compétences sont détruits
Ces dynamiques se prolongent aussi dans le monde du travail. On l'oublie trop souvent : près de la moitié du capital humain ne se construit pas à l’école, mais dans l'expérience professionnelle, au contact des collègues et des technologies. Conflits et violence ne détruisent pas seulement les emplois : ils dévastent aussi les environnements dans lesquels les individus se développent. En Ukraine, par exemple, la guerre a détruit près de 4,8 millions d’emplois en 2022. Les conflits font aussi disparaître les équipements, les réseaux commerciaux, les chaînes d’approvisionnement, la confiance et l’ensemble des institutions dont dépendent les entreprises. Leur reconstruction prend souvent bien plus de temps que celle des infrastructures physiques.
Dans les pays les plus touchés, deux tiers des emplois encore viables sont précaires : agriculture de subsistance, travail informel, microentreprises, sans perspectives d'apprentissage ni de progression. Pour les jeunes, les conséquences dépassent largement le domaine économique : le rapport sur le développement dans le monde 2011 avait déjà montré que le chômage et l’inactivité figurent parmi les principales raisons invoquées pour rejoindre des gangs ou des groupes armés, bien avant les motivations idéologiques ou le désir de vengeance.
Les femmes sont particulièrement touchées, au moment où leur participation économique est la plus nécessaire. L’effondrement des infrastructures de soins réduit leur capacité à travailler même lorsque des opportunités existent. Au Soudan du Sud, plus de 40 pour cent des ménages vivant dans les camps de déplacés étaient dirigés par des femmes, qui assument la responsabilité économique du foyer sans disposer des outils juridiques nécessaires pour l’exercer pleinement.
Les Quartiers façonnent les opportunités
Là où l’on vit détermine ce que l’on devient. Selon le rapport, des familles d’un même revenu peuvent connaître des trajectoires radicalement différentes en fonction du quartier dans lequel elles habitent. Au Brésil, un enfant issu d’un ménage pauvre et vivant dans un quartier défavorisé gagnera, au cours de sa vie, deux fois moins qu’un enfant également pauvre mais ayant grandi dans un quartier plus favorisé. À San Salvador, les habitants des quartiers contrôlés par des gangs disposent de moins d’actifs, de revenus plus faibles et de niveaux d’éducation inférieurs à ceux de personnes vivant à seulement cinquante mètres de distance. La géographie n'est jamais neutre. En temps de guerre, elle devient un destin.
Les conflits et la violence aggravent cette géographie des opportunités. Fin 2024, 73 millions de personnes étaient déplacées à l’intérieur de leur propre pays en raison des conflits et de la violence, un niveau record alimenté notamment par les crises au Soudan et en République démocratique du Congo. Au cours du seul premier semestre 2024, des attaques délibérées contre les infrastructures de santé, d’éducation et d’approvisionnement en eau ont privé des millions de personnes de services essentiels, tandis que la destruction des routes et des réseaux de services publics a amplifié ces difficultés, touchant plus durement les quartiers les moins capables d’absorber le choc.
Pour les femmes et les filles, l’insécurité du quartier entraîne des conséquences concrètes. Dans plusieurs zones contrôlées par des gangs en Amérique centrale, des femmes ont réduit ou abandonné leurs études et activités professionnelles par peur de violences sexuelles. Un centre de santé auquel les femmes ne peuvent pas accéder en toute sécurité ne permettra pas de réduire la mortalité maternelle. De même, une école où les filles ne peuvent se rendre sans danger n’améliorera pas la scolarisation.
L’effet multiplicateur de la violence
Ce qui rend la situation si difficile à améliorer tient précisément aux interactions entre foyers, lieu de travail et quartier : un parent traumatisé est à la fois moins disponible pour ses enfants et moins productif au travail. L’employeur local qui aurait pu l’embaucher ferme ses portes, aggravant la pauvreté du ménage. Le centre de santé est débordé. Le quartier est trop dangereux pour s’y déplacer. Chacune de ces défaillances aggrave les autres, et le système tout entier s’enferme dans ce que les économistes appellent un équilibre de bas niveau et que les habitants, eux, appellent simplement leur vie.
L’aspect le plus préoccupant est sans doute la dimension intergénérationnelle. Les enfants exposés aux conflits sont davantage susceptibles de reproduire la violence à l’âge adulte. Sans intervention ciblée, les individus ayant grandi dans des environnements violents n’ont qu’environ 40 pour cent de chance de dépasser le niveau d’éducation de leurs parents, contre plus de 55 pour cent de leurs homologues vivant dans des contextes stables.
La pauvreté ne suffit pas à expliquer ce désastre. Le rapport le démontre : à un niveau de revenu comparable, les pays en conflit sous-performent systématiquement sur tous les indicateurs de développement humain. Ce n'est pas le manque d'argent qui brise les cycles, c'est la violence qui change les comportements, interrompt la transmission entre générations et érode la confiance sans laquelle aucune institution ne peut fonctionner.
Seules des solutions conçues pour répondre à la nature multiplicatrice de la violence auront un impact.
Ce blog fait partie d'une série examinant le capital humain dans les contextes de fragilité, de conflits et de violence.
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