Protéger le Capital Humain dans les Zones de Conflit

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Protéger le Capital Humain dans les Zones de Conflit Infirmière dans un centre de santé. Photo : Flickr/Banque mondiale

Le premier blog s’est attaché à montrer comment les conflits et la violence détruisent le capital humain dans trois environnements interdépendants : le foyer, le quartier et le lieu de travail. Un constat : ces destructions ne surviennent pas de manière parallèle : elles interagissent, se renforcent mutuellement, et produisent des effets en cascade auxquels les approches sectorielles peinent à répondre. Si le mécanisme de destruction est cumulatif, la réponse doit l’être également. Qu'est-ce que cela implique en termes de politiques publiques ?

La comparaison entre pays est éclairante. La République centrafricaine et le Soudan du Sud enregistrent des scores bien inférieurs à ceux des pays stables à revenus comparables sur l'Indice de Capital Humain (HCI+) de la Banque mondiale. La raison n’est pas que leurs conflits seraient des plus meurtriers, mais qu'un conflit chronique de faible intensité suffit à maintenir des populations entières à l'écart de tout progrès. L'Ukraine, à l'inverse, fait face à l'intensité de conflit la plus élevée parmi les pays à revenus intermédiaires, tout en maintenant un score HCI+ comparables aux pays stables. La différence tient à la solidité des institutions préexistantes, un élément dont les pays affectés par la fragilité, les conflits et la violence (FCV) à faibles revenus ne disposent pas forcément. Malgré des violences chroniques considérables, la Colombie et le Brésil s'en sortent mieux que les pays FCV. Dans ces deux cas, des investissements dans les transferts sociaux, les cantines scolaires, les systèmes de santé communautaires et la réduction de la violence ont partiellement atténué l'érosion du capital humain, sans toutefois l'éliminer.

S'attaquer directement à la violence

Les pays FCV ne sont pas simplement la version pauvre des pays stables. À revenu identique, ces derniers sous-performent systématiquement sur l'ensemble des grands indicateurs de développement humain. Le problème n'est pas tant la pauvreté, mais la violence : elle perturbe les services, déforme les comportements et crée des cycles auto-entretenus que la seule croissance des revenus ne peut briser. Cela signifie qu'il faut traiter la sécurité non pas comme une condition préalable au développement, mais comme l'une de ses composantes essentielles.

Aucun projet de développement humain n’atteindra ses objectifs si les populations ne peuvent pas y accéder en toute sécurité. Le projet Health Emergency Response en Afghanistan délivre ses services par le biais d’équipes de santé mobiles et d’agents de santé communautaires, précisément parce que l'accès sécurisé des routes et des cliniques ne pouvait pas être garanti. En Jamaïque, le projet Integrated Community Development combine réhabilitation des infrastructures et médiation des conflits. En 2021, une enquête auprès des bénéficiaires a révélé que près de 90 pour cent d’entre eux exprimaient des sentiments positifs à l'égard de leur communauté, contre seulement 21 pour cent avant le début du projet. Ces choix conceptuels reflètent l’idée que, dans les contextes FCV, la sécurité est un élément central de l’accès aux services de base. Quand la violence diminue, la fréquentation scolaire augmente, les cliniques se remplissent et l'activité économique reprend. La causalité joue dans les deux sens.

Intégrer le Soutien Psychosocial

C’est un problème récurrent dans les pays FCV, les questions psychosociales sont le parent pauvre des programmes de développement. Le traumatisme est un mécanisme actif, une école où les enfants sont exposés à la violence obtiendra de mauvais résultats. Un programme de formation professionnelle qui ne prend pas en compte le traumatisme aura des taux d'abandon élevés. Une personne sur cinq ayant vécu un conflit au cours des dix années précédentes développe des troubles de santé mentale. Un taux qui monte à 40 pour cent ou plus chez les réfugiés et les enfants exposés aux combats.

Les données parlent d’elles-mêmes : les programmes qui combinent des transferts monétaires avec du coaching, du mentorat et un soutien psychosocial surpassent systématiquement les approches axées uniquement sur la formation. Au Pakistan, les entrepreneurs ayant bénéficié à la fois d'une intervention basée sur la thérapie et d'une subvention en espèces avaient près de 50 pour cent de risque en moins de développer des problèmes de santé mentale que ceux ayant reçu des espèces seules. Des résultats se sont accentués avec le temps. Le soutien psychosocial doit être intégré à l’enseignement, à la façon dont les agents de santé interagissent avec les patients et à celle dont les animateurs de programmes de moyens de subsistance structurent les séances de groupe.

Les enjeux se cumulent avec le temps. Les guerres engendrent des traumatismes multigénérationnels : des études longitudinales sur d'anciens enfants soldats au Mozambique ont montré que les soutiens familiaux et communautaires étaient les principaux facteurs positifs à l'âge adulte. En Palestine, 58 pour cent des adultes présentaient des symptômes dépressifs en 2022. Ce chiffre atteint 71 pour cent à Gaza, équivalent à une perte de productivité de 8,9 pour cent du PIB. Ces chiffres confirment un constat déjà connu : le deuil, la peur, la perte de confiance, le désespoir sont aussi concrets que l'absence de routes ou d'hôpitaux. Pourtant, les programmes qui intègrent un soutien psychosocial font figure d'exception.

Intégrer les réponses à travers secteurs et territoires

Le message central du rapport 2026 sur le Capital Humain est particulièrement saillant dans les contextes FCV. Les réponses multisectorielles présentent les résultats les plus positifs en matière de capital humain. À l’inverse, un projet de santé qui ne tient pas compte de la sécurité des routes, une école qui ignore la violence empêchant les enfants d'y accéder, un programme d'inclusion économique qui ne tient pas compte des traumatismes psychologiques de ses bénéficiaires sont voués à l’échec. L'alternative est une réponse territoriale qui cible une zone géographique définie et construit les connexions permettant aux interventions sectorielles de se renforcer mutuellement. Le projet de transformation urbaine de Medellín en Colombie combinant transports, bibliothèques publiques, programmes éducatifs et interventions policières ciblées, a permis de réduire le taux d’homicide de 90 pour cent en vingt ans. Élément crucial, le projet reposait sur un modèle participatif qui a fait des habitants les co-auteurs du changement, générant une confiance et une cohésion sociale qu'aucun investissement dans les infrastructures n'aurait produit.

Faire de l'inclusion économique un outil de relèvement

Les investissements dans l'éducation et la santé constituent le capital humain. L'inclusion économique est ce qui convertit ce capital en ressource dont un ménage peut vivre. Dans les contextes FCV, cette conversion se produit rarement. Les marchés se sont effondrés, les employeurs ont fui, les systèmes financiers se sont désintégrés, les déplacements forcés et la violence ne permettent plus aux personnes de trouver des opportunités économiques. L'emploi ne vient pas après la stabilité ; il est l'un des instruments qui rend le relèvement possible.

Les programmes de travaux publics dans les contextes fragiles peuvent stabiliser les revenus et reconstruire les infrastructures, mais seulement si ces deux objectifs sont intégrés. En République centrafricaine, le projet LONDO a combiné emploi temporaire et reconstruction à haute intensité de main-d'œuvre, atteignant 35 500 ménages vulnérables tout en reconstruisant plus de 2 000 kilomètres de routes rurales. Les évaluations d’impact ont révélé une augmentation durable des revenus mensuels des participants bien après la fin du programme, ainsi que des gains en termes d'actifs et de capacité à faire face aux chocs, restaurant la présence de l'État dans des zones précédemment contrôlées par des groupes armés.

Concevoir des approches sensibles au genre

Les conflits et la violence amplifient les inégalités entre les hommes et les femmes en détruisant les moyens les plus accessibles aux filles, comme l'éducation ou l'emploi formel. Au Sahel, plus de 90 pour cent des bénéficiaires des programmes d'inclusion économique sont des femmes. Chaque élément conceptuel de ces programmes, des horaires des séances à la taille des subventions en passant par la sensibilisation communautaire, tient compte de cette réalité. Le problème persistant n'est pas l'absence d'orientations, mais leur application systématique.

Attendre la fin des combats, travailler en silos, traiter l'inclusion économique et le soutien psychosocial comme optionnels, marginaliser les femmes : ces choix ne répondent pas à ce que la violence fait réellement aux individus, aux familles et aux générations à venir. Nous savons ce qui fonctionne. La seule question est de savoir si nous agirons avant que la prochaine génération paie, elle aussi, le prix de l’inaction.

Ce texte fait partie d'une série examinant la mesure du capital humain dans les contextes fragiles et affectés par les conflits.


Caroline Vagneron

Special Assistant to the People Vice-President

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