Au Sahel, la nécessité d'une protection sociale n'a jamais été aussi urgente. Les pays de la région sont depuis longtemps confrontés à une extrême pauvreté et un déficit de capital humain. Aujourd'hui, alors que les crises et les chocs s'intensifient – conflits, fragilité, changement climatique, urgences sanitaires et perturbations économiques – des millions de personnes se retrouvent piégées dans un cycle croissant de vulnérabilité. Pour les plus à risque, il devient de plus en plus difficile et coûteux, de faire face, de se relever et de reconstruire après chaque choc, ce qui menace les gains durement acquis en matière de moyens de subsistance, de santé et d'éducation.
La protection sociale constitue l'un des outils les plus stratégiques et les plus rentables pour relever ces défis complexes et interdépendants. Les données recueillies au Sahel et ailleurs démontrent qu’elle représente un investissement majeur dans la résilience, le capital humain, la productivité et la cohésion sociale. En temps de crise, elle permet de continuer à atteindre les populations les plus vulnérables. En outre, des systèmes nationaux solides sont indispensables pour répondre aux besoins changeants ou croissants, protéger les plus vulnérables et renforcer progressivement leur résilience. A terme, cela contribue à réduire le coût des réponses humanitaires répétées, notamment face à des chocs qui se chevauchent ou se répètent de manière cyclique.
Malgré les progrès accomplis, les programmes nationaux de protection sociale dans les pays sahéliens, lorsqu'ils existent, touchent encore moins d'une personne sur dix. Cette faible portée limite leur capacité à lutter contre la pauvreté et la vulnérabilité, ou à s’étendre temporairement en période de crises. Qui plus est, tous les programmes ne sont pas conçus et financés au niveau national : beaucoup reposent encore sur des projets financés par des partenaires de développement. Les gouvernements consacrent souvent des budgets restreints à la protection sociale, et la dépendance à des financements extérieurs compromet la durabilité et la prévisibilité de ces interventions essentielles. Certes, des avancées significatives ont été accomplies dans la mise en place de systèmes nationaux de protection sociale — même dans des contextes fragiles —, mais il est crucial de maintenir cette dynamique pour assurer leur expansion et pérennité.
Pour libérer le potentiel transformateur de la protection sociale au Sahel, une coordination étroite de tous les acteurs sous la direction des autorités nationales est indispensable. Or, le paysage est fragmenté, avec une couverture limitée et une multiplicité d’acteurs, ce qui entraîne à la fois des lacunes et des doublons dans l'assistance. Ministères et organismes gouvernementaux, acteurs non gouvernementaux, partenaires de développement et plateformes régionales agissent souvent simultanément, avec des mandats qui se chevauchent et des objectifs parfois divergents. Face à cette complexité, il est essentiel de garantir une coordination efficace afin d’accélérer l'impact, d’améliorer l'efficacité et l'équité, de fournir des réponses plus rapides aux chocs et de créer des synergies entre les programmes et les secteurs.
La coordination en situation de crise ne se limite pas à l'alignement des prestations. Il s’agit également de concevoir et de fournir un soutien qui consolide les systèmes nationaux de protection sociale, afin qu'ils puissent renforcer durablement la résilience à long terme. Il est donc nécessaire d’adopter une approche prospective, capable de répondre rapidement et à grande échelle aux besoins immédiats, tout en développant les capacités et la cohérence des systèmes nationaux pour l'avenir.
Face à ces défis, l'UNICEF, la Banque mondiale et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont conjointement défini des approches pratiques pour améliorer la coordination au sein des politiques, des programmes et des prestations, ainsi qu’entre eux, dans le Sahel. S'appuyant sur une collaboration fructueuse déjà engagée dans la région, ces efforts visent à améliorer la prestation de services tout en renforçant les systèmes pour une prestation durable de la protection sociale.
Investir dans les capacités de leadership national. Le leadership des pouvoirs publics, à tous les niveaux, est au cœur d'une coordination efficace. Mais il exige du temps et de l'engagement. Les acteurs doivent unir leurs soutiens pour établir ou renforcer des mécanismes nationaux et infranationaux de coordination réunissant des représentants de l'État, de l'humanitaire, de la protection sociale et des secteur connexes.
S'aligner sur une vision nationale partagée. Des cadres politiques robustes définissent des objectifs communs autour desquels tous les acteurs peuvent s’aligner. Le processus commence par un soutien coordonné aux gouvernements dans l’élaboration des politiques et stratégies nationales de protection sociale. Une fois ces bases posées, l’objectif est d’harmoniser les interventions autour de ces références partagées. Ce travail doit ensuite s’élargir : intégrer la protection sociale dans des secteurs tels que l’agriculture, la santé, l’éducation, la nutrition ou la gestion des risques liés aux catastrophes renforce la cohérence des actions, favorise les synergies et permet de mieux traiter les causes complexes de la vulnérabilité.
Favoriser la confiance. Promouvoir la compréhension entre différentes approches est clé pour renforcer la transparence et le soutien à la protection sociale. Les acteurs doivent s’accorder sur les priorités grâce à des diagnostics et des examens conjoints, puis intégrer les enseignements dans les stratégies gouvernementales.
Mettre en commun les ressources et promouvoir un financement pluriannuel. La mutualisation des ressources et l’alignement des financements sur les priorités nationales réduisent la fragmentation et renforcent à la fois l’efficacité et le leadership national. Des financements stables et pluriannuels soutiennent durablement le développement des systèmes nationaux, notamment à travers les budgets publics.
Investir dans des systèmes partagés. Pour que les systèmes nationaux de protection sociale soient viables, ils doivent être consolidés. Cela n’est possible que si les partenaires veillent à ce que leur soutien transite par ces systèmes, en investissant dans des instruments communs — registres sociaux, mécanismes de paiement et de suivi — que tous les acteurs peuvent utiliser et contribuer à renforcer.
Mettre en place des programmes nationaux permanents de protection sociale. Des programmes durables — comme le programme Tekavoul en Mauritanie — qui peuvent être étendus en cas de choc et soutenus dans le temps, en particulier ceux visant une couverture nationale, sont essentiels pour favoriser la convergence et éviter la multiplication de projets fragmentés.
Grâce à une action collective, la promesse de la protection sociale peut se réaliser au Sahel. Les gouvernements doivent définir le programme d'action et diriger les systèmes, avec l’appui des partenaires plutôt que leur substitution. La voie à suivre consiste à donner la priorité à l'appropriation nationale, à aligner les interventions sur une vision nationale partagée et à renforcer les systèmes nationaux pour qu'ils soient adaptatifs, inclusifs et durables. Ensemble, nous pouvons protéger les plus vulnérables aujourd'hui et bâtir un avenir résilient, malgré et au-delà des crises.
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