Un mardi matin sans nuages à Kigali, je m’attable au Question Coffee. De prime abord, on se croit téléporté à Brooklyn ou Berlin : sifflement familier d’une machine La Marzocco, comptoirs en bois minimalistes,latte art impeccable. Mais dès la première gorgée de café, plus de doute : des arômes vifs et légers, des notes d’agrumes, ce Bourbon rouge au goût à nul autre pareil, indéniablement rwandais…
Le style est mondialisé, mais le café, lui, plonge ses racines dans l’économie rurale du Rwanda. Au fil de mes questions, je réalise que ce lieu est plus qu’un coffee shop, c’est un « laboratoire pour l’emploi ».
L’économie du « petit »
Le directeur de Question Coffee, Jean Aimé Niyunkuru, déroule les chiffres. L’entreprise travaille aujourd’hui avec 56 000 caféiculteurs au Rwanda, en République démocratique du Congo et en Tanzanie, au sein de 27 coopératives. Au Rwanda, environ 57 % des quelque 400 000 petits producteurs de café sont des femmes. Malgré leur nombre majoritaire, les caféicultrices se heurtent à de multiples obstacles : contrôle limité sur la terre, fonctions moins bien rémunérées, accès inégal aux marchés... Le modèle de Question Coffee se concentre sur elles, en leur procurant des prix plus élevés, des outils et des liens directs avec les coopératives — autant de leviers pour renforcer l’autonomie économique.
Ce type de programme rallie les agricultrices en organisant des coopératives dirigées par des femmes et en offrant des formations dédiées, avec, à ce jour, plus de 30 000 participantes à travers le Rwanda. Les volumes ne dépassent pas forcément ceux des hommes, mais les participantes formées produisent une qualité de grain supérieure, et donc à de meilleurs prix, tandis que l’on observe une hausse sensible du nombre de fournisseurs (allant jusqu’à tripler chez l’une des entreprises partenaires).
Du point de vue d’un économiste, les fondamentaux de départ sont plutôt fragiles. La plupart de ces agricultrices exploitent des parcelles d’environ un demi-hectare. Selon des critères standard, il s’agit de terres « marginales », exposées aux chocs climatiques et à la volatilité des prix.
Pourtant, le témoignage livré par Jean Aimé Niyunkuru fait état d’un changement économique réel, même s’il se joue à une échelle « micro ».
« Ce qui a vraiment changé pour les agricultrices, c’est qu’elles peuvent désormais contribuer aux dépenses et aux biens du ménage », explique-t-il. « Elles gagnent en confiance et en influence dans leur communauté. Avoir un revenu, c’est avoir voix au chapitre. »
Et cette capacité de s’exprimer et d’être entendue influe sur les dynamiques décisionnelles : qui choisit les cultures à semer, quel enfant continuera d’aller à l’école ou de quelle manière une famille fera face à une mauvaise saison.
Sortir du piège du « C-price » de Wall Street
Derrière cette capacité accrue de décision se trouve un investissement méthodique dans l’agronomie porté par Bloomberg Philanthropies et le Sustainable Growers' Relationship Coffee Institute, qui, depuis 2013, organisent des cycles de formation d’un an à l’intention des agriculteurs. Il ne s’agit pas simplement d’apprendre à tailler les plants. C'est une intervention économique visant à « découpler » les caféiculteurs du prix de référence mondial fixé sur le marché de New York. Le « C-price », qui traite le café comme une matière première parmi d'autres (pétrole, blé, etc.), est hautement volatile.
Lorsque les caféiculteurs sont tributaires du marché du C-price, une gelée au Brésil ou des mouvements spéculatifs à Wall Street peuvent faire chuter les prix en dessous de leurs coûts de production, au détriment de tous leurs efforts. Pour s’en affranchir, ils doivent viser le « marché du café de spécialité », où les prix sont déterminés par la qualité, plutôt que par la spéculation mondiale. Pour y accéder, le produit doit obtenir au moins 80 points sur une échelle normalisée. Cela exige des pratiques agricoles « climato-intelligentes » et la production d’engrais organiques, mais aussi un niveau suffisant de connaissances financières chez les producteurs (et notamment les femmes), pour être en mesure de comprendre les comptes de résultats de leur exploitation.
Question Coffee est le moteur urbain de cet écosystème. C'est une entreprise sociale qui repose sur un fonctionnement circulaire :
- une vitrine : offrir un cadre de vente qui valorise et donne une visibilité maximale au café de spécialité cultivé par des femmes ;
- un modèle de financement : utiliser les bénéfices nets de chaque tasse de café vendue à Kigali pour financer le prochain cycle de formation ;
- l’expérience : permettre aux visiteurs de découvrir le café rwandais « du grain à la tasse ».
Chez Question Coffee, les baristas préparent des cafés de qualité tout en en racontant l’origine. Photo : Abhas Jha/Banque mondiale.
Un travail non robotisable
J’ai demandé plus tard à Leah Tuyshime, qui gère le coffee shop, ce qui, vu de l’extérieur, tend à être méconnu dans la filière du café. Voici sa réponse :
« Les gens ne voient pas tous les efforts qui y sont mis. Entre la mise en terre de la graine et la première récolte, il peut s’écouler jusqu’à quatre ans. Cela génère un rapport très particulier au risque. »
C’est précisément là que le débat sur « l’avenir du travail » se trompe souvent de sujet.
On imagine généralement que l’automatisation remplace d’abord les emplois peu qualifiés. Mais ici, la géographie et le modèle économique jouent le rôle de pare-feu. Un robot peut assembler un smartphone sur une ligne d’usine parfaitement plane. Mais il ne peut pas encore évoluer dans la confusion d’une colline rwandaise pendant la saison des pluies et faire la différence entre une cerise parfaitement mûre et une presque mûre.
Surtout, un robot est incapable de gérer les relations de confiance. Il ne pourra pas accompagner la dirigeante d’une coopérative pour l’aider à trouver le bon compromis entre un crédit pour l’achat d’engrais et le paiement des frais de scolarité. Derrière le comptoir de Question Coffee, il ne saura pas percevoir de la curiosité chez un client ni traduire les caractéristiques techniques d’un café de Nyamasheke « lavé » en un récit qui poussera un touriste à réserver une randonnée pour visiter une plantation, avec à la clé 200 dollars de revenus supplémentaires pour l’entreprise.
La valeur, ici, tient autant au café qu’au contexte qui entoure le grain. Faire vivre un récit à fort ancrage contextuel demeure l’apanage des humains.
Emploi et urbanisation inclusive
Alors que nous rencontrons nos homologues à Kigali cette semaine, ce modèle s’impose comme un fil conducteur. La prochaine phase de l’engagement de la Banque mondiale au Rwanda met résolument l'accent sur l’emploi et l’urbanisation inclusive. Le défi est clair : la production manufacturière à grande échelle devient toujours plus capitalistique. La voie qui menait auparavant des millions de personnes des champs aux usines se rétrécit.
D’où viendront, demain, les bons emplois ?
Question Coffee trace un autre chemin pour une « urbanisation inclusive ». Cette entreprise démontre qu’une ville dynamique ne doit pas être déconnectée de la campagne ; elle doit être le moteur qui ajoute de la valeur aux produits ruraux.
En s’appuyant sur la densité et la connectivité urbaines de Kigali, son modèle relie les maillons d’une chaîne de valeur avancée :
- Production rurale : les coopératives se hissent au rang d’exportateurs de café de spécialité à forte valeur ajoutée ;
- Interface urbaine : les baristas, torréfacteurs et experts en logistique transforment les fruits du travail rural en produits haut de gamme ;
- Accès au marché : la ville sert de vitrine pour mettre en valeur la qualité de la production rurale auprès des acheteurs internationaux.
L’entrée de Question Coffee à Kigali, une vitrine urbaine pour le café de spécialité cultivé par des femmes au Rwanda et un maillon essentiel entre les coopératives rurales et les consommateurs du monde entier. Photo : Abhas Jha/Banque mondiale.
C’est précisément un élément central du programme de la Banque mondiale pour l’emploi. Nous envisageons l’urbanisation comme le développement de villes capables d’articuler des écosystèmes complexes et intensifs en services.
Quelles villes d’Afrique sauront transformer des petites exploitations et des cycles agricoles longs en des moyens de subsistance réguliers, dignes et connectés aux marchés urbains ? Le Rwanda s’y essaie, discrètement, une tasse après l’autre.
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