Pour les pays en développement qui aspirent à la stabilité, à la résilience et à une croissance soutenue, il ne suffit pas d’augmenter le nombre de femmes sur le marché du travail. Dans une nouvelle étude portant sur 125 pays en développement, nous mettons en évidence un aspect essentiel, mais souvent négligé : la représentation des femmes dans les secteurs d'activité influe profondément sur la capacité d’un pays à diversifier ses exportations et à résister aux chocs. Et pour cause : lorsque davantage de femmes travaillent dans l’industrie (plutôt que dans l’agriculture majoritairement), les pays tendent à diversifier plus rapidement leur panier d’exportations et, ce faisant, à être moins vulnérables à la volatilité des marchés. En d’autres termes, permettre aux femmes d’accéder à des fonctions plus productives dans l’industrie n’est pas qu’une question d’équité et d’inclusion, c’est très concrètement un levier de transformation économique.
Comprendre les enjeux
La diversification des exportations est largement reconnue comme un puissant facteur de stabilité économique, en particulier pour les pays en développement exposés aux chocs sur les matières premières. Pourtant, la plupart d’entre eux restent fortement tributaires d’une gamme restreinte de produits d’exportation, souvent issus du secteur primaire. Pour y remédier, il est généralement préconisé d’agir sur l’infrastructure commerciale, le climat de l’investissement ou l’intégration régionale. En revanche, la manière dont le marché du travail, en particulier sous l’angle de la participation des femmes, contribue à ce processus a été peu explorée jusqu'à présent. Notre étude (a) vise à combler cette lacune en posant les questions suivantes : la structure de l’emploi féminin influe-t-elle sur la capacité d’un pays à diversifier ses exportations ? Et si oui, quels sont les secteurs les plus déterminants ?
Notre démarche
Nous avons combiné les données sur la population active et les échanges de 125 pays en développement entre 1991 et 2018. La diversification des exportations est mesurée à l’aide de l’indice de Herfindahl-Hirschman (IHH) — plus la valeur de cet indice est élevée, plus la concentration est forte et donc la diversification plus faible. Notre variable principale est la répartition de l’emploi féminin entre l’agriculture, l’industrie et les services. Nous avons recours à des modèles de régression sur données de panel, avec effets fixes par pays, ainsi qu’à plusieurs tests de robustesse — dont l’utilisation de variables instrumentales — afin de limiter les problèmes d'endogénéité. Cette méthode nous permet d’isoler l’effet de la structure de l’emploi féminin d’autres facteurs, comme les dynamiques économiques générales ou la qualité de la gouvernance.
Nos conclusions
L’industrie est un moteur de diversification : les pays ayant une plus forte proportion de femmes employées dans l’industrie affichent systématiquement une plus faible concentration des exportations, signe d’un panier d’exportations plus diversifié.
L’agriculture alimente la concentration : en revanche, les pays où les femmes sont principalement employées dans l’agriculture enregistrent une plus forte concentration des exportations et restent dépendants de l'exportation de quelques produits de base.
Le rôle des services est contrasté : l’emploi des femmes dans les services a des effets équivoques, qui sont statistiquement faibles et moins cohérents d’une spécification à l’autre ; cela peut s’expliquer par l’hétérogénéité du secteur des services, qui se caractérise dans de nombreuses économies à faible revenu par la prédominance d’emplois informels et à faible productivité.
Figure 1. Comment la répartition de l’emploi des femmes par secteur influe-t-elle sur la concentration des exportations ?
Zoom sur l’emploi des femmes dans les sciences et l’innovation
Nous avons approfondi notre analyse en examinant plus particulièrement le rôle joué par la participation des femmes à la recherche scientifique, notamment dans l'ingénierie et l'agronomie. À partir de données de l’UNESCO, nous avons cherché à savoir si la proportion de femmes chercheures amplifiait ou au contraire atténuait les effets de la composition sectorielle de l’emploi sur la diversification.
Les tendances présentées dans la figure 2 ci-dessous mettent en évidence deux enseignements importants.
Une forte complémentarité avec l’innovation : les pays où davantage de femmes travaillent dans l’industrie ou les services comptent une plus forte proportion de femmes dans la recherche scientifique, ce qui suggère une forte complémentarité entre emploi productif et contribution à l’innovation.
L’emploi scientifique renforce la diversification : une plus forte représentation des femmes dans les sciences, en particulier dans les domaines de l’ingénierie et de l’agronomie, est corrélée à une plus faible concentration des exportations. La promotion de la place des femmes dans la recherche renforce par conséquent le lien entre emploi dans l’industrie et diversification des exportations.
Figure 2. Corrélations entre emploi des femmes, recherche scientifique et concentration des exportations
Le cas emblématique du Bangladesh
Le Bangladesh représente un cas d’étude particulièrement parlant. Au cours des trois dernières décennies, la composition de ses exportations s’est profondément transformée : le jute brut et les produits agricoles ont progressivement cédé la place à la confection. Cette métamorphose s’est construite sur l'intégration massive de femmes dans les usines. Leur présence dans le secteur de l’habillement a favorisé à la fois leur indépendance économique et porté la montée en puissance industrielle du pays ainsi que la diversification de ses exportations. L'arrivée de millions de femmes dans des emplois manufacturiers formels a contribué à un nouvel élan économique qui a permis de rehausser la place du Bangladesh dans les chaînes de valeur mondiales.
Quelles implications pour les politiques publiques ?
Les conclusions sont claires : les efforts visant à promouvoir la diversification des exportations ne doivent pas se limiter au commerce et à l’infrastructure, ils doivent aussi porter sur des politiques d'emploi et d’innovation qui permettent aux femmes de s'insérer et réussir dans des secteurs à forte valeur ajoutée. Ce qui implique de :
Élargir l’accès des filles aux enseignements scientifiques et aux formations techniques, afin de les préparer à des emplois dans l’industrie et la recherche.
Réformer les marchés du travail pour rendre les emplois industriels accessibles et sûrs pour les femmes, notamment en traitant les problématiques des normes sociales et de la sécurité au travail et en répondant aux besoins de garde d’enfants.
Mettre en place des systèmes de recherche inclusifs qui associent les femmes à l’impulsion de l’innovation et à l’adoption des technologies, avec un soutien ciblé en direction de la promotion féminine dans les domaines de l’ingénierie et de l'agronomie.
S’inspirer de pays comme le Bangladesh, où des politiques ciblées et des partenariats avec les milieux industriels sont parvenus à intégrer les femmes dans des secteurs à forte valeur ajoutée.
Pourquoi c’est important
Nos travaux éclairent les débats sur la croissance inclusive et la transformation structurelle en montrant comment l’évolution sectorielle de l’emploi féminin favorise la diversification et la résilience économiques. La mise en évidence de la relation entre structure de l’emploi des femmes et profil des échanges livre un enseignement sans ambiguïté aux décideurs publics, experts du commerce et défenseurs de l’émancipation économique féminine : pour édifier des économies plus résilientes, innovantes et inclusives, il faut aller au-delà du seul enjeu de la participation des femmes au marché du travail et s'intéresser à leur place au sein des différents secteurs d'activité.
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