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Cinq questions pour comprendre la situation du commerce mondial face aux chocs

Cinq questions pour comprendre la situation du commerce mondial face aux chocs Les données dessinent un paysage du commerce mondial certes en pleine transformation, mais qui n’est pas voué au déclin. | © Shutterstock.com

Entre chocs à répétition et transformations structurelles de fond, le commerce mondial est en pleine reconfiguration. On assiste dans le même temps à l’émergence de nouveaux moteurs de croissance des échanges, avec l’essor notamment de l’intelligence artificielle (IA).

Depuis le début des années 2020, le commerce mondial est secoué par des crises en cascade : pandémie de COVID-19, perturbations des chaînes d’approvisionnement, tensions commerciales croissantes (a), conflits géopolitiques (a) et incertitude politique exacerbée. À cela s’ajoutent des forces de long terme qui transforment plus en profondeur la configuration du commerce mondial. L’une d’elles est l’arrivée à maturité des chaînes de valeur mondiales : une grande partie des gains les plus importants liés à l’internationalisation de la production ont déjà été engrangés. Dans le même temps, le poids des économies de marché émergentes et en développement dans la croissance du commerce mondial a doublé depuis les années 1990, en partie grâce à la multiplication des accords commerciaux régionaux. Ces forces combinées ont rendu le commerce mondial plus vulnérable à certains égards, mais aussi plus adaptable. Ce billet aborde cinq questions d’actualité sur les facteurs de court et de long terme qui influent sur le commerce mondial.

1. Comment la croissance du commerce mondial a-t-elle évolué ?

La croissance du commerce mondial a été divisée par deux, tombant d’environ 6 % dans les années 1990 à un peu moins de 3 % dans les années 2020, soit la performance la plus faible sur quatre décennies. Les années 1990 et le début des années 2000 avaient été marqués par une expansion rapide, portée par la libéralisation des échanges, l’intégration des grandes économies émergentes et la montée en puissance des chaînes de valeur mondiales. Depuis lors, la dynamique s’est essoufflée : la croissance a ralenti à environ 5 % dans les années 2010, avant de s’affaiblir davantage dans les années 2020 (figure 1A). Un ralentissement structurel qui résulte de plusieurs facteurs — perte de vitesse de l’investissement (a), maturation des chaînes de valeur mondiales, fortes tensions commerciales (a) — auxquels est venue s’ajouter une succession de chocs mondiaux, au premier rang desquels la récession mondiale la plus profonde depuis des décennies causée par la pandémie, qui a pesé lourdement sur les échanges.

Ce ralentissement touche avant tout les échanges de biens ; le commerce des services (a) a, lui, suivi une trajectoire différente. Entre 2005 et 2023, la valeur des échanges de services a plus que triplé, soutenue par les avancées technologiques et l’expansion des échanges de services intermédiaires, pour lesquels les barrières sont relativement plus faibles. Cette divergence met en évidence une évolution dans la composition du commerce mondial : les services représentent désormais environ un quart du total des échanges, contre environ un cinquième au début des années 2000.

Figure 1. Croissance du commerce mondial

Global Trade Growth

B. Global trade growth, 2024-26

Percent

Sources: Capital Economics; International Monetary Fund; Netherlands Bureau for Economic Policy Analysis; Organisation for Economic Co-operation and Development; Oxford Economics; United Nations Department of Economic and Social Affairs; World Bank; World Trade Organization.
Note: A. Ten-year average growth of global trade in goods and services. Global trade in goods and services is measured as the average of export and import volumes. The 2020s bar covers 2020–25. B. Growth of global trade in goods and services. Bars for 2024–26 are based on data from the January 2026 edition of Global Economic Prospects. Tickers for 2026 represent the min-max range of global trade forecasts from seven other institutions including Capital Economics, International Monetary Fund, Netherlands Bureau for Economic Policy Analysis, Organisation for Economic Co-operation and Development, Oxford Economics, United Nations Department of Economic and Social Affairs, and World Trade Organization.

2. Quelles sont les perspectives à court terme pour le commerce mondial ?

Les perspectives à court terme sont incertaines. Les échanges ont remarquablement bien résisté ces dernières années, en maintenant un taux de croissance de 3,4 % en 2024 comme en 2025. La résilience observée l’an dernier s’explique en partie par l’accélération des commandes en anticipation des hausses de droits de douane et par l’adaptation des entreprises aux nouvelles politiques commerciales (figure 1B). Les données récentes laissent penser que la croissance du commerce en 2025 a vraisemblablement dépassé les estimations initiales. D’autres facteurs ont également eu des effets positifs, dont notamment l’intensification des accords bilatéraux, le recours limité à des mesures de rétorsion, l’utilisation accrue des préférences commerciales existantes et l’essor des échanges liés au dynamisme des investissements dans l’IA.

Les prévisions des différentes institutions pour 2026 tablent sur une croissance du commerce mondial comprise entre 1,7 % et 3,1 %, cette fourchette témoignant de l’incertitude considérable qui plane sur les perspectives à court terme. Avant le déclenchement du conflit au Moyen-Orient, les projections s’orientaient à la hausse, dans le sillage des réductions des tarifs douaniers, de nouveaux accords commerciaux et des mesures unilatérales prises par les États-Unis et la Chine, à savoir, respectivement, le prolongement de la loi pour la croissance et les opportunités en Afrique (AGOA) et l’exonération de droits de douane pour 53 pays africains. Le conflit pèse sur le commerce mondial en perturbant fortement les routes maritimes, en renchérissant les coûts de transport et en propageant les risques d’approvisionnement en énergie aux engrais et autres intrants essentiels.

3. Pourquoi le commerce mondial reste-t-il résilient ?

Face à l’incertitude, de nombreux pays ont engagé des processus de libéralisation commerciale pour diversifier leurs marchés d’exportation et tisser des liens plus étroits avec de nouveaux partenaires. Les premières données disponibles suggèrent que cette diversification a porté ses fruits en 2025. Les pays disposant de marchés d’exportation plus diversifiés ont bénéficié d’une demande plus soutenue que ceux tributaires d’un nombre plus limité de partenaires commerciaux. Au dernier trimestre 2025, près de 30 % des pays dont les exportations sont diversifiées ont enregistré une expansion de leurs commandes à l’exportation — avec un score supérieur à 50 dans l’indice mondial des directeurs d’achat (PMI) dans le secteur manufacturier — contre 18 % seulement des pays dont la base d’exportation est plus concentrée (figure 2A).

La résilience récente du commerce mondial a également été favorisée par le renforcement des échanges dans le cadre d’accords régionaux (a), dont la part est passée d’environ 40 % en 1990 à plus de 60 % en 2025 (figure 2B). Cette évolution reflète la multiplication de ce type d’accords ainsi que leur rôle croissant dans la configuration des réseaux commerciaux mondiaux. Les accords régionaux ont contribué à stabiliser les relations commerciales, à réduire l’incertitude politique et à favoriser la diversification en abaissant les barrières entre leurs membres. Si l’Union européenne et les trois signataires de l’Accord États-Unis-Mexique-Canada (ACEUM) demeurent les plus grands blocs commerciaux régionaux, les accords concernant des économies émergentes et en développement (notamment la Zone de libre-échange continentale africaine) ont pris une importance croissante et représentent environ 37 % du commerce mondial en 2025.

Figure 2. Rôle des accords commerciaux

Sources : Banque mondiale ; Egger et Larch (2008) ; Fonds monétaire international ; Statistiques du commerce international des marchandises (SCIM) ; Haver Analytics. Note : A. PMI = indice des directeurs d’achat. Part des pays dont les PMI des nouvelles commandes à l’exportation du secteur manufacturier sont supérieurs à 50 au 4e trimestre 2025. L’échantillon comprend 34 pays disposant de données PMI. Les « exportateurs diversifiés » désignent les pays dont l’indice de Herfindahl-Hirschmanl (IHH) par destination en 2023 est inférieur à la médiane, et les « exportateurs concentrés » ceux dont l’IHH est supérieur à la médiane. Dernières données disponibles : décembre 2025. B. ACEUM = Accord Canada–États-Unis–Mexique ; ACR = accord régional de commerce ; ALENA = Accord de libre-échange nord-américain ; ASEAN = Association des nations de l’Asie du Sud-Est. Le graphique présente la répartition des échanges en valeur entre les pays membres de différents blocs d’accords régionaux et les paires de pays n’ayant pas conclu d’accord commercial (« commerce hors ACR »). Le « commerce dans le cadre d’un ACR » désigne les échanges dans le cadre de blocs commerciaux régionaux autres que l’UE, l’ACEUM/ALENA et l’ASEAN, ce qui inclut les échanges concernant des économies émergentes et en développement et des partenaires régionaux tels que la Zone de libre-échange continentale africaine. Les informations sur les ACR sont actualisées à partir des données d’Egger et Larch (2008). Dernières données disponibles : troisième trimestre 2025.

4. Les économies émergentes et en développement, nouveaux moteurs du commerce mondial ?

Les économies émergentes et en développement s’imposent désormais comme un moteur clé de la croissance des échanges (a). Elles contribuent aujourd’hui à un peu plus de la moitié de la croissance du commerce mondial (a), contre 22 % dans les années 1990 (figure 3A). Cette évolution traduit une intégration plus poussée dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, une industrialisation rapide et une demande intérieure plus soutenue. Elle a également été favorisée par des réductions des coûts commerciaux, liées notamment aux engagements pris dans le cadre de l’accession à l’Organisation mondiale du commerce.

Plusieurs régions émergentes et en développement se sont affirmées comme des contributeurs essentiels au commerce mondial (figure 3B). La région Asie de l’Est et Pacifique a joué le rôle le plus important, sa contribution passant de 12 % dans les années 1990 à 26 % dans les années 2020, ce qui traduit sa position centrale dans l’industrie manufacturière mondiale et les chaînes de valeur régionales. L’Asie du Sud ainsi que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont également gagné en importance, chacune de ces régions contribuant désormais à 7 % environ du commerce mondial. La part de l’Europe-Asie centrale a bondi dans les années 2000, mais s’est depuis modérée, tandis que le poids de l’Amérique latine-Caraïbes est resté globalement stable. L’Afrique subsaharienne continue de représenter une part relativement faible du commerce mondial.

Figure 3. Contributions des groupes de pays et des régions

Source : Banque mondiale. Note : EMDE = économies de marché émergentes et en développement. EAP = Asie de l’Est et Pacifique ; ECA = Europe et Asie centrale ; LAC = Amérique latine et Caraïbes ; MNA = Moyen-Orient, Afrique du Nord, Afghanistan et Pakistan ; SAR = Asie du Sud ; SSA = Afrique subsaharienne. Le commerce mondial de biens et services correspond à la moyenne des volumes d’exportations et d’importations. Le graphique présente les contributions au volume du commerce mondial de biens et services. La barre des années 2020 couvre la période 2020-2025.

5. Quel est l’impact de l’IA sur le commerce mondial ?

L’IA remodèle déjà le commerce mondial, avant même que ses effets sur la productivité ne se soient massivement matérialisés. Le boom des investissements dans les infrastructures de l’IA, des puces avancées aux centres de données en passant par les équipements informatiques spécialisés, a alimenté une forte progression de la demande de biens liés à l’IA (a). Bien que ces produits ne représentent qu’un petit nombre de lignes tarifaires, leur poids dans les échanges mondiaux de biens est passé à plus de 5 % à la fin de l’année 2025, contre moins de 3,5 % en 2023-2024 (figure 4A). Aux États-Unis, la part des équipements liés à l’IA dans les importations a plus que doublé, dépassant 12 % en octobre 2025.
  

Figure 4. L’IA et le commerce mondial

Sources : Banque mondiale ; base de données COMTRADE des Nations Unies ; Organisation mondiale du commerce.
Note : A. Part des équipements liés à l’IA dans le total des importations de biens aux États-Unis et dans le monde. Les équipements liés à l’IA regroupent 13 catégories de produits identifiées par leur code à 6 chiffres dans le Système harmonisé, selon la classification établie par l’OMC. L’échantillon comprend 64 pays déclarants. Les dernières données disponibles datent de septembre 2025 pour le monde et d’octobre 2025 pour les États-Unis. B. Croissance en glissement annuel des importations mondiales de biens en valeur nominale. Les équipements liés à l’IA regroupent 13 catégories de produits identifiées par leur code à 6 chiffres dans le Système harmonisé, selon la classification établie par l’OMC. Dernières données disponibles : septembre 2025.

Les échanges liés à l’IA ont également apporté un soutien important (a) au commerce de biens dans son ensemble en 2025, contribuant à compenser les effets de la hausse des droits de douane et de l’incertitude politique croissante. En termes nominaux, le commerce associé à l’IA a progressé en moyenne de 34 % en glissement annuel chaque mois en 2025, dépassant largement la croissance de 6,5 % enregistrée pour les autres produits (figure 4B). La progression a culminé à 47 % en juillet 2025 et est restée soutenue en fin d’année, illustrant l’expansion rapide des échanges tirés par l’IA.
 

Conclusion

L’ensemble de ces données dessinent un paysage du commerce mondial certes en pleine transformation, mais qui n’est pas voué au déclin. Même si la croissance du commerce a ralenti, la diversification, l’intégration régionale, le rôle croissant des économies émergentes et en développement et la demande induite par l’IA reconfigurent la structure des échanges et renforcent la résilience. Malgré des hausses de droits de douane sans précédent, de nombreux pays ont continué d’approfondir leurs liens commerciaux. La question centrale est désormais de savoir si les choix de politique à venir soutiendront cette capacité d’adaptation et contribueront à pérenniser un système commercial plus résilient et plus dynamique.


Ayhan Kose

Économiste en chef adjoint et directeur de la cellule Perspectives de la Banque mondiale

Alen Mulabdic

Économiste, macroéconomie, commerce et investissement de la Banque mondiale

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