Les petits États font face à un ensemble de défis économiques qui sont à la fois singuliers et souvent sous-estimés. Leur taille, leur géographie et leur exposition aux forces extérieures font que les chocs — qu’ils soient climatiques, économiques ou géopolitiques — peuvent y avoir des effets néfastes de grande ampleur et prolongés. Pour les petites entreprises, la survenue d’un ouragan, une flambée soudaine des prix des carburants importés ou un ralentissement du tourisme peuvent, en quelques jours seulement, réduire à néant des mois d'investissements et de revenus.
Lorsque l’ouragan Melissa (a) s'est abattu sur la Jamaïque avec une force de catégorie 5 — l'un des plus violents jamais enregistrés sur l’île —, les routes ont été coupées, les ports fermés, et les réservations touristiques se sont effondrées du jour au lendemain. Les entreprises ont dû suspendre leurs activités, des emplois et des revenus dans de nombreux secteurs se sont retrouvés menacés en l’espace de quelques heures. Ce que l’on qualifie souvent de « risque élevé » dans les petits États reflète en réalité une vulnérabilité structurelle à des forces qui échappent largement à leur contrôle.
Ces pays cumulent plusieurs handicaps : isolement géographique, faible population, forte dépendance aux importations et étroitesse de la base économique. Soit autant de facteurs qui limitent la production, réduisent les économies d’échelle et renchérissent les coûts pour les entreprises. Ces difficultés sont souvent aggravées par des chocs récurrents qui, des catastrophes climatiques à la volatilité de la demande extérieure, découragent l’investissement privé et freinent la création d’emplois durables. Pour autant, la vulnérabilité n’est pas une fatalité. Un soutien ciblé, des solutions sur mesure et une mise en œuvre efficace peuvent permettre de dépasser ces contraintes et d’en faire de véritables opportunités de croissance et d’emploi.
Au fil de décennies de collaboration avec ces pays — notamment dans le cadre du Forum des petits États (a), dont le Belize assure actuellement la présidence — une leçon essentielle s’est imposée : il n’existe pas de modèle de développement universel. La nouvelle Stratégie pour les petits États (a) du Groupe de la Banque mondiale prend acte de cette réalité. Elle s’articule autour de trois principes complémentaires — sélectivité, différenciation et efficacité — au service d’un objectif unique : la création d’emplois durables.
Sélectivité : faire moins, mais mieux
Le premier principe, la sélectivité, concentre l’appui sur six domaines prioritaires regroupés sous le label d’« Initiatives phares » : santé, connectivité, énergie, infrastructures résilientes, viabilité budgétaire et soutien aux micro, petites et moyennes entreprises (MPME). Dans l’ensemble des petits États, ces domaines offrent le plus grand potentiel pour mobiliser les investissements privés, renforcer les entreprises et élargir les possibilités d’emploi.
La création d’emplois plus nombreux et de meilleure qualité commence par un diagnostic rigoureux. Une nouvelle série de Rapports nationaux sur la croissance et l’emploi (a) identifie, pour chaque pays, les principaux freins à l’embauche dans le secteur privé. Cette approche a été mise à l’essai aux Tonga, et des travaux similaires sont désormais en cours à la Barbade, en Guinée-Bissau, au Lesotho, à Maurice, au Samoa et aux Seychelles. En plaçant l’emploi au cœur de l'analyse et en privilégiant les leviers à plus fort impact, ces diagnostics aident les gouvernements et leurs partenaires à passer plus rapidement de la réflexion à l’action.
La santé illustre concrètement ce principe de sélectivité à l'œuvre. Plutôt que de reproduire à grands frais des systèmes de soins tertiaires dans chaque petit État, les îles du Pacifique font le choix de la mutualisation, avec les Fidji comme pôle médical régional. Kiribati, les Tonga et les Tuvalu se positionnent en satellites autour de ce pôle via des plateformes de télémédecine améliorées et des systèmes d’aiguillage des patients transfrontaliers. En investissant de manière sélective, il est possible de mettre en place des outils, des infrastructures et des formations régionales, puis de les partager entre pays, réduisant ainsi les coûts tout en élargissant l’accès aux soins et les emplois dans les services de santé.
Différentiation : adapter les solutions au contexte
Les petits États sont loin de former un bloc homogène : leurs contraintes, leurs capacités et leurs atouts varient considérablement. Les moteurs de l’emploi diffèrent sensiblement selon que l’on se trouve dans une économie côtière de taille moyenne ou dans un micro-État reculé. La différenciation est donc indispensable. La stratégie adapte le soutien de la Banque aux réalités propres à chaque pays, pour que les interventions correspondent aux conditions locales et aux avantages comparatifs de chacun.
Au Belize, petit État insulaire en développement de faible élévation, le programme Villes bleues et au-delà (a) illustre cette approche. En s’attachant à renforcer la gestion du littoral, à améliorer l’approvisionnement en eau et à réduire la pollution qui menace les ressources halieutiques et les récifs, le programme contribue à préserver une économie bleue qui génère plus d'un milliard de dollars par an et soutient des emplois dans le tourisme, la pêche et les activités maritimes.
La différenciation signifie aussi mobiliser des financements privés là où les capitaux commerciaux ne s’aventurent guère. Dans de nombreux petits États, les entreprises sont perçues comme trop risquées par les banques locales, tandis que les investisseurs internationaux font preuve d’une grande prudence. Au Botswana (a), pays enclavé en développement, IFC a relevé ce défi en contribuant à développer le premier projet de centrale solaire du pays sans garantie souveraine. Le projet a associé une banque locale à la transaction, à l’aide d’un financement structuré en deux devises, et a mobilisé 80 millions de dollars d’investissements. La Banque mondiale finance en parallèle le renforcement du réseau électrique et le premier système de stockage par batterie à grande échelle, afin de permettre l’intégration des projets d’énergie solaire dans le réseau. Résultat : une centrale solaire, mais aussi un modèle transposable qui démontre comment la mobilisation de financements privés peut ouvrir des marchés et générer des emplois.
Efficacité et résultats à grande échelle
La sélectivité et la différenciation concourent toutes deux à un objectif commun : une plus grande efficacité et des résultats à grande échelle. L’efficacité, c’est aller plus vite, réduire la fragmentation et faire en sorte que chaque dollar produise un impact maximal, en particulier dans les moments de crise.
Au cours de la seule année écoulée, le Groupe de la Banque mondiale a approuvé un montant record de 3,3 milliards de dollars en nouveaux engagements et garanties en faveur des petits États. Des instruments tels que la panoplie d’outils pour la préparation et la réponse aux crises ont permis d’apporter un soutien rapide à Vanuatu, à la Grenade et à Saint-Vincent-et-les Grenadines et d’aider ainsi les pouvoirs publics à protéger les entreprises et les emplois dans la période critique qui suit un choc, c’est-à-dire avant que des perturbations temporaires ne débouchent sur des pertes irrémédiables. En orientant judicieusement les financements, la stratégie vise à attirer des investissements privés qui, autrement, passeraient à côté des petits États, et à en démultiplier l’impact là où les besoins sont les plus importants.
Les petits États ne peuvent pas agir sur leur taille ni leur géographie. Mais ils peuvent bâtir des économies qui créent des emplois, offrent des revenus et de la dignité, et renforcent la résilience face aux chocs à venir. La mise en œuvre de la nouvelle stratégie est déjà en cours, à travers les cadres de partenariat-pays du Groupe de la Banque mondiale et en étroite collaboration avec les gouvernements et les partenaires. Pour les petits entrepreneurs des petits États, elle pourrait être synonyme de moyens de subsistance plus stables, de meilleures perspectives et d’un avenir économique plus résilient.
Prenez part au débat