Chaque matin, des millions de personnes commencent leur journée avec une tasse de café. Peu d’entre elles savent que la production de ce simple breuvage, de la culture du caféier au traitement des grains, nécessite environ 150 litres d’eau, utilisés pour la plupart bien loin de l’endroit où le café est consommé. Si l’on ajoute à cela l’eau nécessaire pour la production d’une cuillerée de sucre (environ 10 litres), une touche de lait (10 litres) et un biscuit (30 litres), votre petit déjeuner dépasse déjà ce que beaucoup de foyers consomment en une journée entière.
Cette eau invisible, intégrée dans les biens que nous consommons, est appelée « eau virtuelle ». Via les échanges commerciaux, environ 500 milliards de tonnes d’eau traversent les frontières chaque année, soit 50 fois le poids de toutes les marchandises expédiées par voie maritime, ou un quart de la consommation mondiale totale d’eau. Ces flux ont connu une hausse rapide : au cours des deux dernières décennies, le commerce de l’eau virtuelle a augmenté de moitié, sous l’effet de la progression des revenus, de l’évolution vers des régimes alimentaires plus « aquavores » et de l’allongement des chaînes de valeur.
Le commerce génère des économies d’eau à l’échelle mondiale
L’eau douce est inégalement répartie dans le monde, et la diminution continue de la ressource menace les emplois, les revenus et les écosystèmes. L’Amérique du Nord détient plus de la moitié des réserves d’eau douce renouvelable du monde, alors qu'elle n’abrite que 5 % de la population mondiale. À l’inverse, des régions densément peuplées comme l’Asie du Sud ou le Moyen-Orient sont confrontées à un stress hydrique sévère.
Le commerce international contribue à rééquilibrer ces disparités. Dans le rapport phare L’assèchement des continents : une menace pour notre avenir commun, la Banque mondiale montre que les échanges agricoles permettent d’économiser environ 500 milliards de mètres cubes d’eau par an, car de nombreuses cultures sont produites là où l’eau est utilisée plus efficacement que dans les pays importateurs. Cet enjeu est d’autant plus crucial que les secteurs qui dépendent de l’eau — l’agriculture, mais aussi l’énergie et l’industrie — représentent près de 1,7 milliard d’emplois dans le monde.
Mais une partie du commerce de l’eau virtuelle reste sous-optimale
Toutefois, le bilan n’est pas que positif. Environ un cinquième de l’eau d’irrigation contenue dans les biens échangés à travers le monde provient de régions où la ressource est plus rare et utilisée moins efficacement que dans les pays importateurs.
Cartographie de l’inefficacité hydrique dans les exportations agricoles irriguées
Part des exportations de cultures irriguées utilisant l’eau moins efficacement que sur les marchés de destination (%)
Dans ces cas, des pays en situation de stress hydrique exportent en réalité leurs précieuses ressources en eau sous forme de produits agricoles. La carte ci-dessus illustre ce phénomène : plusieurs grands exportateurs de cultures irriguées font eux-mêmes face à un stress hydrique significatif. Autrement dit, les flux commerciaux n’obéissent pas toujours à la logique d’une utilisation plus durable de l’eau.
La politique commerciale peut orienter la production à forte intensité hydrique
La politique commerciale ne détermine pas seulement la circulation des biens : elle peut aussi influer activement sur la localisation et les conditions de la production agricole gourmande en eau. En favorisant la délocalisation de la production vers des régions où l’eau est abondante, en soutenant la diversification dans les bassins où elle manque et en facilitant la diffusion de technologies économes en eau, la politique commerciale peut contribuer à faire coïncider compétitivité économique et sécurité hydrique. Concrètement, cela passe par l’association de divers leviers : signal-prix, réglementation et coopération internationale, soit autant d’outils déjà disponibles, mais encore insuffisamment mobilisés au service de la gestion de l’eau.
1. Signaux de prix
Les signaux de prix influent sur les choix de production au-delà des frontières. Or, dans de nombreuses régions en stress hydrique, l’eau est souvent sous-tarifée, et les subventions à l’énergie rendent le pompage des eaux souterraines artificiellement bon marché. L’idéal est de corriger ces distorsions à la source. Mais lorsque ces distorsions persistent, les structures tarifaires peuvent en amplifier ou en atténuer les effets.
D’un côté, les droits de douane à l’importation agissent sur la compétitivité des industries gourmandes en eau : agroalimentaire, textile, cuir, pâte à papier, produits chimiques, etc. De l’autre, les droits appliqués aux technologies d’économie d'eau (systèmes d’irrigation goutte-à-goutte, compteurs intelligents, équipements de traitement des eaux usées...) peuvent freiner leur adoption. Bien que ces tarifs soient généralement inférieurs à la moyenne générale (figure 2), leur réduction pourrait rendre ces technologies plus accessibles aux agriculteurs et aux industries.
2. Mesures non tarifaires
Outre les droits de douane, les mesures non tarifaires — normes, réglementations techniques, restrictions à l’exportation —constituent un autre levier par lequel le commerce influe sur l’utilisation de l’eau. Certains pays recourent déjà à ces instruments pour promouvoir l’efficacité hydrique.
L’Australie, par exemple, a mis en place un système d’étiquetage et de normes d’efficacité hydrique (Water Efficiency Labelling and Standards) qui s’appliquent aux produits consommateurs d’eau (robinets, toilettes, machines à laver, etc.) qu’ils soient d'origine nationale ou importée. De même, la directive de l’Union européenne (UE) sur le devoir de vigilance en matière de durabilité oblige les entreprises à évaluer les risques environnementaux, y compris l’utilisation de l’eau, tout au long de leurs chaînes d’approvisionnement.
Le recours à des mesures commerciales peut également intervenir lorsque la pénurie d’eau devient critique, poussant les gouvernements à imposer des restrictions à l’exportation pour protéger la sécurité alimentaire et hydrique nationale.
Au-delà des États, les entreprises privées peuvent elles aussi jouer un rôle déterminant. Le groupe Unilever, par exemple, qui s’approvisionne dans plus de 90 pays, s’est fixé des objectifs de réduction de la consommation d’eau dans ses usines, tout en travaillant avec ses fournisseurs à des pratiques d’irrigation et de transformation plus efficaces.
3. Coopération internationale
Les accords commerciaux peuvent favoriser une utilisation plus efficace de l’eau en intégrant des dispositions environnementales qui encouragent une gestion durable des ressources.
L’accord-cadre avancé UE–Chili inclut des engagements en faveur d’une utilisation durable des ressources hydriques et instaure des mécanismes de suivi conjoint et de dialogue. L’accord de partenariat économique entre le Japon et l’Australie prévoit, quant à lui, une recherche collaborative sur les modes d’irrigation et de gestion de l’eau efficaces. Si ces accords ne comportent pas encore de règles spécifiquement dédiées à l’eau, il serait possible d’y intégrer de tels engagements à mesure que les chapitres environnementaux s’étoffent.
Adapter les politiques commerciales aux enjeux de l’eau
Réorienter les échanges vers une logique de meilleure efficacité hydrique est un chantier de longue haleine. Le commerce de l’eau virtuelle est profondément intégré aux chaînes de valeur mondiales, et des changements de politique brusques peuvent déstabiliser producteurs, négociants et consommateurs, en particulier dans les pays en développement.
C’est pourquoi le séquençage et la conception des politiques sont essentiels. Des approches graduelles et transparentes, telles qu’un processus progressif de communication de « l’empreinte eau », des indicateurs de durabilité à l’échelle des bassins versants ou encore des calendriers de transition clairs, peuvent aider à orienter le commerce vers une utilisation plus durable de l’eau, tout en limitant les perturbations. Ces approches sont d’autant plus efficaces lorsqu’elles se doublent d’un engagement du secteur privé et d'une assistance technique permettant aux producteurs de s’adapter, d’adopter de meilleures technologies et de rester compétitifs.
Le Groupe de la Banque mondiale peut accompagner les gouvernements dans la mise en cohérence de leurs politiques commerciales et hydriques : d’une part, en les aidant à mieux cerner leur vulnérabilité aux risques hydriques liés aux échanges commerciaux, et, d’autre part, en appuyant des réformes en faveur d’une meilleure maîtrise de l’eau (traçabilité des chaînes d’approvisionnement, normes d’efficacité hydrique, systèmes modernes de contrôle et de certification).
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