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La place de l'Afrique au 21e siècle se joue dans ses villes

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La place de l'Afrique au 21e siècle se joue dans ses villes Les zones urbaines génèrent pas moins de 60 % du PIB de l’Afrique. En cela, le continent suit la même tendance que le reste du monde, dont les villes représentent 70 à 80 % du PIB. Photo : Lethu Masango / Banque mondiale

Dans leur récent billet intitulé Can Africa Claim the 21st Century?, Andrew Dabalen et Chorching Goh soulignent à juste titre l'opportunité qui s'offre à l'Afrique : la convergence de l'attention mondiale, de sa dynamique démographique et de sa richesse en ressources naturelles. Toutefois, pour que ce siècle soit véritablement celui de l'Afrique, il faut que ses villes soient en mesure de créer suffisamment d'emplois de qualité pour employer une population toujours plus nombreuse.

Le mois dernier, j'ai visité le township de Du Noon, au Cap, et j'ai pu constater de visu les défis et les chances qui caractérisent ces zones urbaines. Construit à la fin des années 1990 dans le cadre du programme sud-africain de logements sociaux post-apartheid, Du Noon est aujourd'hui méconnaissable par rapport à son plan initial. En me promenant dans les ruelles étroites, j'ai vu des rangées de structures de deux, voire trois étages s'élever au-dessus des petites maisons d'origine. Ce sont des logements ajoutés par les résidents, empilés sur les maisons construites par le gouvernement et loués à des migrants récemment arrivés, à des travailleurs, à des étudiants ou à toute personne cherchant à se rapprocher de diverses opportunités.

Une jeune mère de famille employée de maison, avec laquelle j'ai discuté, a ainsi construit deux chambres de ce type, et les loyers versés par ses locataires couvrent les frais de scolarité de ses enfants. Cet agrandissement informel était aussi un acte de résilience économique. Ce n'était pas idéal, mais cela lui convenait.

Du Noon est un aperçu du processus d'urbanisation débridée et essentiellement non planifiée en cours sur le continent. Les villes se densifient de manière informelle, s'étendent vers l'extérieur et vers le haut, souvent sans services ni régulation. C'est dans ces nouveaux quartiers que s'épanouit l'économie urbaine — dans la construction, les transports, le commerce informel et les microentreprises — et ce sont autant de marchés de l'emploi.

D'ici 2050, l'Afrique comptera plus de 700 millions de nouveaux citadins. Et un autre chiffre est à prendre en compte : 10 à 12 millions de jeunes Africains rejoignent chaque année le marché du travail, la plupart du temps sans passer par des voies formelles d'accès à l'emploi. 

Des villes qui fonctionnent bien ont beaucoup d'atouts :

  • Une plus forte productivité : les travailleurs citadins gagnent en général mieux leur vie que les ruraux, car même les emplois urbains informels offrent souvent un meilleur accès aux marchés, aux services et aux capitaux.

  • Des multiplicateurs d'emplois : pour chaque emploi formel créé, les villes génèrent deux à trois emplois supplémentaires dans des services d'appui tels que le transport, la logistique, la construction et l'alimentation.

  • Accélération de l'innovation et pôles d'activité : les villes facilitent les regroupements d'entreprises qui peuvent se spécialiser et changer d'échelle, autant d'éléments qui stimulent la création d'emplois.

Néanmoins, ces avantages nécessitent des infrastructures, des politiques foncières, une gouvernance locale et, surtout, une planification de l'inclusion.

Qu'est-ce qui donne de bons résultats et où ?

  • À Freetown, une réforme de l'impôt foncier utilisant l'imagerie satellitaire a permis de tripler les recettes locales et de créer des emplois dans les domaines des services numériques, de l'arpentage et de la saisie de données.

  • Au Rwanda, les zones industrielles associent les infrastructures à l'enseignement technique pour créer des dizaines de milliers d'emplois dans le secteur manufacturier.

  • À Kigali et au Cap, conscientes du fait que les citadins pauvres construisent aujourd’hui les infrastructures de logement et d’emploi de demain, les autorités locales expérimentent un soutien à la densification informelle garantissant la sécurité des bâtiments.

Ces exemples ne sont pas des projets pilotes, ce sont de véritables programmes planifiés.

Les villes moyennes sont particulièrement importantes

Trop souvent, nous nous focalisons sur les mégapoles comme Nairobi, Lagos ou Johannesburg. Or ce sont les villes moyennes d'Afrique qui absorberont la majeure partie de la croissance urbaine au cours des vingt prochaines années. Ainsi, des villes comme Gulu (Ouganda), Eldoret (Kenya) ou Dodoma (Tanzanie) sont souvent le premier point de chute pour les pauvres des régions rurales qui émigrent à la recherche d'une vie meilleure. Ils y trouvent de l'espace, des prix abordables et des possibilités d'emploi. Ces centres urbains peuvent devenir des pôles de production et de transformation agroalimentaire, des corridors logistiques ou des destinations touristiques, mais seulement si nous investissons très tôt dans la planification, les services et la connectivité.

L’enjeu de la gouvernance

Les autorités locales sont soumises à des pressions, mais elles ont aussi une occasion unique à saisir. Lorsqu'une municipalité peine à assurer l'alimentation en eau potable, l'éclairage public ou la collecte des déchets, ses habitants s'en rendent vite compte. Cette immédiateté crée une boucle de retours d'information et une occasion d'améliorer la redevabilité. J'ai vu des améliorations modestes de la gouvernance — un meilleur éclairage des rues, des registres fonciers numériques ou des procédures simplifiées d'obtention des permis d'exploitation — véritablement consolider la confiance et renforcer les capacités. La clé, c'est de séquencer les réformes : commencer par des avancées qui améliorent la vie quotidienne, puis évoluer vers des changements systémiques plus profonds.

Favoriser des investissements efficaces

Le déficit de financement des infrastructures dans les villes africaines est réel, mais pas insurmontable. Pour cela, il faut développer :

  • les financements mixtes : utiliser les fonds publics pour réduire le risque des investissements privés dans des secteurs riches en emplois comme le transport, la logistique et l'énergie propre ;

  • les viviers de projets fiables : renforcer la capacité des villes à préparer et à gérer des projets dans lesquels les investisseurs peuvent avoir confiance ;

  • les investissements corrélés aux emplois : donner la priorité aux infrastructures dont les retombées en termes d'emploi sont évidentes, telles que les parcs industriels, les centres commerciaux ou les plateformes numériques.

C’est maintenant qu’il faut passer à l’action

La transformation urbaine de l'Afrique est en cours. Si le continent veut revendiquer sa place dans le 21e siècle, il doit commencer par faire de ses villes non seulement des lieux de vie, mais aussi des moteurs d'emploi, de résilience et d'inclusion.

Ce que j'ai vu à Du Noon m'a rappelé que les gens ordinaires font déjà leur part, en construisant des maisons, en créant des emplois et en investissant dans leurs communautés. La question qui se pose aujourd'hui est la suivante : les gouvernements, les partenaires du développement et les planificateurs urbains sauront-ils répondre à leur sentiment d'urgence ?

Lorsque les villes africaines offriront emplois et dignité, la promesse d'un siècle africain deviendra réalité.


Abhas Jha

Responsable du développement urbain et de la gestion des risques de catastrophe, Banque mondiale

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