La passation des marchés, miroir de la fragilité
Une route praticable qui tient bon en saison des pluies, une clinique ouverte aux heures prévues ou un service rendu à temps : c’est la concrétisation, ou non, des engagements des marchés publics en Afrique de l’Ouest et du centre. Lorsque la passation de marchés ne tient pas ses promesses, et que les retards s’accumulent, les budgets augmentent et les projets stagnent, le doute s’installe. La passation des marchés cesse alors d’être perçue uniquement comme un système, pour devenir le miroir des vulnérabilités qui fragilisent le système dans son ensemble.
École en République centrafricaine financée par la Banque mondiale.
Ce que les citoyens vivent au quotidien
Pour les citoyens, la passation des marchés publics ne se perçoit pas à travers des grilles d’évaluation ou des listes de conformité, mais dans des situations tangibles : une école qui ouvre en retard, un réseau d’eau qui fonctionne mal, un contrat livré à moitié...Chaque attente déçue envoie le même message : les ressources sont rares et elles ne sont pas utilisées à bon escient. Et c’est ainsi que la confiance s’érode.
Les défis internes au système
Quand les organes de contrôle ne disposent pas d’une autorité et d’une capacité de décision suffisantes, il est difficile de garantir la préservation de l’équité et de la transparence. Par ailleurs, la fragmentation des procédures et le recours à des processus manuels ralentissent les approbations, augmentent les risques d’erreurs et génèrent des retards coûteux. En outre, malgré l’existence de cadres juridiques clairs, des problèmes de gestion des contrats peuvent peser sur l’efficacité de la mise en œuvre.
Une marge de manœuvre budgétaire limitée face à des attentes croissantes
Les gouvernements d’Afrique de l’Ouest et du centre sont confrontés à des budgets serrés, des niveaux d’endettement élevés et une multitude de priorités concurrentes. Mais les citoyens, eux, continuent d’attendre des améliorations concrètes dans les services et les infrastructures. Or, dans un contexte contraint, les inefficacités sont amplifiées : chaque retard ou dépassement de coût ne représente pas seulement un gaspillage de ressources, il sape la confiance de la population dans la capacité des pouvoirs publics à agir.
Une défiance citoyenne qui a des conséquences réelles
Des décennies de défaillances dans la fourniture des services publics ont engendré un scepticisme profond dans la population : les marchés seront-ils attribués équitablement ? Les projets seront-ils menés à bien ?Cette défiance ronge le lien fondamental entre l’État et les citoyens, en affaiblissant le civisme, le consentement à l’impôt et la légitimité politique. Le rétablissement de la confiance ne passe pas simplement par de meilleures règles. Il passe par des résultats tangibles, que les usagers peuvent observer et dont ils font l’expérience.
Des réformes qui produisent des résultats
À travers l’Afrique de l’Ouest et du centre, les pays avancent vers des systèmes de commande publique plus efficaces, plus transparents et plus responsables, qui posent les bases d’un contrat social plus solide. Au Ghana, par exemple, la Banque mondiale appuie la modernisation de la plateforme nationale de passation électronique des marchés afin de l’intégrer au système de gestion financière de l’État. Cette intégration réduit les fuites de ressources et renforce la transparence, permettant aux citoyens de mieux comprendre comment les deniers publics sont utilisés. Le Libéria et la Sierra Leone, de leur côté, progressent vers des cadres juridiques solides et modernes et développent des systèmes de passation électronique alignés sur les normes internationales. Ces pays associent également le secteur privé et la société civile en tant que partenaires actifs, garantissant ainsi l’inclusivité des réformes et une large adhésion à ces efforts.
Au-delà des systèmes et des législations, l’importance de l’autonomisation économique et de la professionnalisation
Dans l’ensemble de la région, des événements sont organisés chaque année à l’intention des petites et moyennes entreprises (PME) locales, afin de les aider à renforcer leurs capacités pour remporter et exécuter des marchés publics, avec à la clé une concurrence accrue et un plus grand accès aux opportunités économiques. Au Nigéria, le projet de promotion des pratiques durables de passation des marchés et des normes environnementales et sociales (SPESSE) a déjà formé plus de 40 000 participants (dont 43 % de femmes) aux domaines de la commande publique, de la gestion environnementale et des normes sociales, l’objectif étant de certifier 14 000 experts supplémentaires. Au Burkina Faso, en République du Congo et au Libéria, des programmes de stages forment la prochaine génération de professionnels des marchés publics, capables de pérenniser les réformes engagées. Ces initiatives démontrent que la commande publique n’est pas qu’une affaire de règles. L’enjeu est de favoriser des marchés équitables, d’outiller les institutions et de produire des résultats visibles et dignes de confiance pour les citoyens.
Réunions avec le Bureau nigérian des marchés publics portant sur la certification.
L’efficacité, un signal politique
Lorsqu’un projet est livré dans les délais et dans les limites du budget, l’État ne démontre pas seulement son efficacité technique. Il fait une promesse et la tient. Dans des contextes fragiles, cette fiabilité visible est un bien public. Elle transforme le scepticisme en confiance et rouvre la possibilité d’un contrat social opérant.
La commande publique, un outil de transformation
La passation des marchés publics en Afrique de l’Ouest et du centre ne se réduit ni à des économies budgétaires ni à des obligations de conformité. Elle constitue un outil de gouvernance de premier plan. Face à des ressources limitées et à des attentes élevées, elle peut soit aggraver la fragilité soit retisser la confiance par la collaboration, la transparence numérique et le renforcement des capacités. En plaçant l’efficacité et les résultats centrés sur le citoyen au cœur de la commande publique, les gouvernements peuvent transformer une fonction technique en un outil de transformation visible, qui permet de passer de moyens limités à des sociétés résilientes.
Prenez part au débat