Commençons par la bonne nouvelle : face à des chocs à répétition, l’économie mondiale s’est révélée étonnamment résiliente depuis la pandémie de COVID-19.
Malgré de fortes augmentations des droits de douane et une incertitude politique historiquement marquée au cours des douze derniers mois, la croissance du PIB mondial en 2025 devrait s’établir à 2,7 %, soit le rythme prévu (a) en janvier 2025. Ce taux devrait rester à peu près stable jusqu’en 2027. L’inflation recule, les taux d’intérêt baissent et les investisseurs montrent à nouveau des signes d’optimisme. Selon au moins un indicateur, la reprise mondiale après la récession provoquée par la pandémie sera la plus forte depuis six décennies : en 2025, le PIB mondial par habitant était supérieur de 10 % à ce qu’il était en 2019. Et les chocs qui ont suivi (guerres, inflation et droits de douane) ont causé moins de dégâts que ne le craignaient la plupart des économistes.
Toutefois, si l’on dresse le bilan de l’économie mondiale au terme de ce premier quart de siècle, le tableau est plus sombre. La croissance mondiale est indiscutablement sur une pente descendante depuis la pandémie. Elle est désormais insuffisante pour réduire l’extrême pauvreté et créer des emplois là où ils sont le plus nécessaires. Si les prévisions de la dernière édition des Perspectives économiques mondiales du Groupe de la Banque mondiale se concrétisent, le taux de croissance moyen de cette décennie sera le plus bas depuis les années 1960.
Cette triste statistique cache un aspect encore plus préoccupant. Alors que presque toutes les économies avancées seront plus riches en termes de revenu par habitant qu’elles ne l’étaient avant la pandémie, une économie en développement sur quatre — et plus d’un tiers de tous les pays à faible revenu — sera plus pauvre que cinq ans auparavant.
En résumé, la croissance des années 2020 n’a pas été de nature à tirer tous les pays vers le haut, et elle n’a évidemment rien à voir avec le type de croissance qui a permis à plus d’un milliard de personnes de sortir de l’extrême pauvreté dans les années 1990 et 2000. Au contraire, elle a plutôt creusé les écarts entre les niveaux de vie des économies à revenu faible et élevé. Plus de la moitié de l’augmentation de 10 % du PIB mondial par habitant depuis 2019 est imputable aux performances des pays les plus riches. À la fin de cette année, le PIB moyen par habitant des économies en développement s’élèvera à environ 6 500 dollars, soit à peine 12 % de la moyenne des économies avancées. Et l’écart avec les pays à faible revenu est encore plus frappant : leur PIB par habitant est inférieur à 700 dollars, soit environ 1 % de celui des pays à revenu élevé.
La malchance ne suffit pas à expliquer ces tendances. Dans un trop grand nombre de pays en développement, elles reflètent des erreurs politiques évitables. Comme le montre clairement le rapport de la Banque mondiale, ces économies étaient mieux préparées à faire face à la crise financière mondiale de 2009 qu’à la récession consécutive à la pandémie de COVID-19, d’ailleurs elles étaient à l’époque mieux préparées que la plupart des pays à revenu élevé. Cela s’explique par le fait que les économies en développement se sont lancées dans une vague de réformes dans les années 1990 et 2000. Elles ont ainsi réduit leur dette publique, adopté des taux de change plus flexibles, instauré des systèmes de ciblage de l’inflation et constitué des fonds de réserve.
Par conséquent, face à la récession de 2009, les pays en développement ont pu soutenir leurs économies en augmentant les dépenses publiques au lieu de les réduire, ce qu’ils n’avaient jamais fait auparavant. Cet élan réformateur n’a cependant pas duré : quand la crise de la COVID-19 a frappé, la dette des pays en développement avait atteint des niveaux sans précédent et les déficits budgétaires étaient plus de quatre fois supérieurs à la moyenne d’avant 2009. Sans surprise, ces économies n’avaient plus guère de fonds disponibles. De ce fait, les mesures de relance budgétaire qu’elles ont pu mettre en œuvre ont été beaucoup moins importantes que celles prises par les économies à revenu élevé. Il n’est donc pas étonnant que leur reprise ait été plus limitée. Le principal enseignement de ces 25 dernières années est que les pays en développement qui adoptent les bonnes politiques sont maîtres de leur destin. Et cela vaut tout particulièrement pour les pays à revenu intermédiaire.
Quand ils adaptent leurs politiques aux besoins de leurs sociétés, ils procurent d’immenses bénéfices à leurs propres populations ainsi qu’aux deux milliards de personnes qui vivent dans des pays à revenu faible ou élevé. C’est ce que doivent faire les économies en développement aujourd’hui. Au cours de la prochaine décennie, nombre d’entre elles seront confrontées à un défi historique en matière de création d’emplois. Elles devront le relever alors même que la conjoncture économique mondiale est peu favorable, que les relations commerciales sont bouleversées, que la dette des pays en développement atteint son plus haut niveau depuis un demi-siècle et que les budgets d’aide étrangère des pays à revenu élevé diminuent.
La première étape consiste à rétablir la discipline politique, en commençant par un retour à l’orthodoxie budgétaire. Quand la conjoncture économique est normale, les gouvernements doivent fixer et respecter des règles définissant les montants qu’ils peuvent dépenser et emprunter. Ces règles budgétaires contribuent à garantir que les dépenses publiques restent sous contrôle lorsque l’économie privée se porte bien, afin que les fonds publics soient disponibles quand les temps sont difficiles. Les faits parlent d’eux-mêmes : de telles règles, de plus en plus souvent adoptées ces 25 dernières années, ont démontré leur efficacité pour améliorer les équilibres budgétaires dans les économies en développement.
Le moment de l’instauration de règles budgétaires est un facteur déterminant de leur efficacité. En effet, les gouvernements ont tendance à en instaurer sous la contrainte, quand la conjoncture économique est mauvaise, plutôt que lorsque tout va bien. Or un mauvais timing peut conduire à une mauvaise conception des règles. Une gouvernance faible et une capacité d’application insuffisante, plus fréquentes dans les économies en développement que dans celles à revenu élevé, nuisent aussi à l’efficacité des règles budgétaires. Ces lacunes peuvent toutefois être corrigées : les gouvernements peuvent choisir d’adopter des règles budgétaires quand l’économie est saine et ils peuvent aussi décider de renforcer leur capacité de gouvernance.
Il est rassurant de constater que l’économie mondiale a déjoué les pronostics (a) et n’a pas fléchi malgré les extraordinaires tensions des années 2020. Il serait toutefois dangereux de croire que tout danger est écarté. La résilience dont a fait preuve l’économie en 2025 ne provenait pas de sa vigueur. Elle est surtout le résultat de manœuvres difficiles à reproduire : des entreprises angoissées se sont dépêché d’importer avant l’entrée en vigueur de droits de douane plus élevés et des gouvernements criblés de dettes ont laissé ouvertes les vannes budgétaires. Mais la réactivité des entreprises et le laxisme budgétaire ne suffiront pas pour remettre l’économie mondiale sur les rails. Rien ne peut remplacer une bonne politique économique.
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