Les mesures de la pauvreté sous-estiment le pouvoir de l’entraide communautaire

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Les mesures de la pauvreté sous-estiment le pouvoir de l’entraide communautaire Les membres d’une communauté construisent ensemble une maison à bas coût à Soweto, en Afrique du Sud. Photo: Shutterstock

Comme pour l’économie informelle, le manque de données disponibles sur le capital social dans les pays en développement contribue à son exclusion des modèles de pauvreté. Pourtant, pour que les mesures de la pauvreté soient inclusives, sensibles aux cultures, et reflètent la réalité, elles doivent traiter le capital social comme une dimension fondamentale. L’intégration de données qualitatives et l’élargissement des dimensions de mesure enrichiront les bases de données tout en renforçant la profondeur et la pertinence des analyses. Cela permettra aux décideurs politiques de mieux appréhender la vulnérabilité économique et de concevoir des interventions qui tirent parti de la force des réseaux sociaux pour améliorer les moyens de subsistance et la résilience de la population.

Lorsque j’étais enfant, mes parents nous ont un jour fait assoir, ma sœur et moi, pour nous annoncer que nous allions devoir nous « serrer la ceinture ». C’était en 2004, et mon père avait perdu des millions dans une mauvaise affaire. Du jour au lendemain, le luxe a disparu de nos vies. Plus de repas au restaurant, plus de nouveaux jouets, plus de nouveaux vêtements. Mes frais de scolarité ont été financés grâce à des bourses et des vide-greniers, par petits versements mensuels. Cependant, si cette frugalité a façonné la décennie suivante de notre vie, nous ne nous sommes jamais retrouvés seuls. Les frères et sœurs de mes parents sont intervenus et chacun a contribué à sa manière. Mes tantes ont pris en charge mes cours de chant, nous ont acheté des vêtements, nous ont aidés à payer les voyages et les compétitions scolaires. L’une d’elles m’a hébergée gratuitement au début de mes études, et une autre a ensuite financé ma faculté de médecine. J’ai été élevée, éduquée et soutenue par ma famille élargie et par ma communauté, en particulier dans les moments difficiles.

Aux Philippines, cette entraide porte le nom de bayanihan, en référence à une tradition dans laquelle vos voisins portent littéralement votre maison sur leurs épaules pour aider votre famille à déménager. Bien qu’il n’existe pas de traduction directe de ce terme, des concepts similaires ont été observés dans les pays d’Afrique subsaharienne. Au Kenya, le harambee invite les gens à mutualiser leurs ressources pour atteindre un objectif commun ; en Tanzanie, l’ujama concrétise « l’esprit de famille » et le partage des responsabilités ; en Afrique du Sud, l’ubuntu exprime l’idée d’appartenance à un réseau d’interdépendance et de confiance qui donne tout son sens à la communauté africaine. On estime que ces concepts existent dans l’histoire de pratiquement tous les groupes indigènes africains, célébrant l’identité commune de leurs membres et la participation de tous au profit de l’ensemble de la communauté.

Le capital social joue un rôle crucial dans la résilience économique et la réduction de la pauvreté, en particulier là où les services financiers traditionnels et les filets de sécurité institutionnels sont souvent inaccessibles. Il sert de canal alternatif pour obtenir des ressources et faire face aux chocs, que ce soit sous la forme de liens familiaux, de réseaux de soutien communautaires ou de relations d’échange réciproques. Son impact a largement été documenté à travers l’Afrique. Il est intéressant de noter que le capital social fonctionne différemment des autres formes de capital : il s’apprécie en effet avec l’usage et peut être converti en gains économiques — par le biais de mécanismes certes complexes et spécifiques au contexte. Alors que les filets de sécurité formels, notamment les programmes sociaux gouvernementaux, sont souvent pris en compte dans les mesures de la pauvreté, les réseaux informels sont largement ignorés, car ils sont difficiles à quantifier et à opérationnaliser. Cette exclusion a des conséquences importantes, car elle néglige un mécanisme essentiel qui aide les individus et les communautés à faire face aux difficultés économiques.

En Union européenne (UE), l’importance du capital social est reconnue dans l’indice AROPE (At Risk of Poverty and Social Exclusion), un indicateur largement utilisé pour évaluer la pauvreté multidimensionnelle. Toutefois, cet indice est conçu pour les pays à revenu élevé disposant de systèmes complets de collecte de données, ce qui le rend moins applicable aux régions où les données sur les économies informelles et les réseaux sociaux sont rares. Les conséquences de la négligence du capital social sont évidentes dans les cas de déplacements dus aux conflits ou au changement climatique, ou induits par le développement. Si l’on constate que le capital social se forme en période de bouleversements, en particulier parmi les réfugiés et les demandeurs d’asile, ses effets protecteurs sont inégaux selon les populations, touchant de manière disproportionnée les femmes, les personnes âgées et les personnes handicapées dont la vulnérabilité inhérente est exacerbée. Dans les populations autochtones, dont la survie économique et culturelle est étroitement liée à la communauté, la rupture de ces liens peut davantage pousser les individus vers la pauvreté.

Les difficultés financières de ma famille ont été atténuées par la force de nos liens sociaux. Pour de nombreuses personnes en Afrique subsaharienne et dans d’autres pays en développement, ces liens sont la seule protection disponible. Ignorer le capital social dans les mesures de la pauvreté revient non seulement à négliger une dimension importante de la réalité, mais aussi à déformer la nature même de la survie économique dans ces contextes. L’UE a reconnu l’importance de l’exclusion sociale dans ses évaluations de la pauvreté, mais le reste du monde s’appuie sur des modèles incomplets. Si nous voulons vraiment saisir l’essence de la pauvreté multidimensionnelle, nous devons promouvoir des cadres qui soient non seulement mesurables, mais aussi significatifs et ancrés dans la réalité des communautés qu’ils visent à servir.


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