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Travailler en Haïti ou la promesse d’un accompagnement de tous les instants

Malaika Becoulet's picture


En tant que spécialiste de de la Banque mondiale affectée principalement aux projets de transport en Haïti, mon activité éveille souvent la curiosité de mes collègues et de mon entourage, qui sont nombreux à me demander ce que cela implique de travailler dans le pays.  Ma réponse est rarement la même.

De manière un peu spontanée, je réponds souvent qu’il faut faire preuve de flexibilité étant donné la volatilité du contexte haïtien.
D’autres fois, en plein milieu de dialogues longs et difficiles mais ô combien enrichissants, il m’arrive de répondre que travailler en Haïti demande de faire preuve de patience, de ténacité et de résilience.

Mais, au fond, ce qui caractérise le plus notre travail en Haïti, c’est le souci du détail et l’obligation d’accompagner au mieux le client à chaque étape de nos projets, tout en respectant de nombreux impératifs qui font souvent l’objet d’un consensus fragile : obligation de résultats, de transparence, de bonne gouvernance, de participation des communautés locales, de respect des normes environnementales et sociales.

L’équipe dont je fais partie a pour principale mission de participer au développement d’un réseau routier de qualité accessible par tous les temps. Nous accordons une attention particulière à la solidité et à la durabilité des infrastructures les plus importantes (ponts, réseau structurant), notamment dans les zones reculées. Les besoins sont considérables—quelque 3,6 millions de personnes vivent dans des zones rurales isolées—et les ressources limitées. Nous nous efforçons donc d’accompagner le client afin de l’aider à identifier les projets prioritaires et planifier au mieux les investissements routiers. Une fois franchie cette première étape, il nous faut ensuite concevoir et mettre en œuvre des projets qui respectent à la fois le cadre institutionnel du pays et les procédures de financement de notre institution.
 
Comment faire mieux ?  Avec qui ? Comment mettre d’accord tous les acteurs concernés ? Qui consulter ? Comment exécuter les travaux en mobilisant les ressources locales peu qualifiées ? Comment travailler avec les autorités locales dans un système qui reste très centralisé ? Comment mobiliser les acteurs locaux quand les mécanismes de participation sont fragiles ?
 
Pour répondre à ces défis, nous imaginons avec le gouvernement :
  • Des modalités d’exécution qui garantissent la qualité technique des travaux et encouragent la participation des acteurs économiques locaux : à titre d’exemple, le programme de réparation et de traitement des points critiques dans les départements des Nippes, du Sud et du Sud-est a permis de mobiliser sur les dix dernières années plus d’une quinzaine de petites et moyennes entreprises (PME) issues des zones ciblées, permettant ainsi de créer des emplois et de générer de nouvelles opportunités économiques pour les communautés locales.
  • Des mécanismes pour réagir efficacement aux urgences et aux imprévus : suite au passage de quatre ouragans successifs en 2008, la Banque mondiale a financé l’achat de dix ponts d’urgence dont le dernier en stock a été utilisé pour la reconstruction du pont la Digue effondré lors du passage de Matthew en octobre 2016 et connectant la capitale aux trois départements du Sud où vivent 1,4 million de personnes.
  • Des schémas innovants, mobilisant des professionnels chargés du suivi des opérations et de l’assistance à la maitrise d’ouvrage déléguée.  Le programme à haute intensité de main d’œuvre (HIMO) de réparation du réseau et de restauration de la connectivité après le passage de l’Ouragan Matthew mis en œuvre par l’UNOPS en partenariat avec les directions Départementales dans Sud et la Grand’ Anse a permis au Ministère de financer l’embauche de 1000 personnes par mois générant ainsi des revenus au sein des communautés affectées dans la Grand’ Anse et dans le Sud.
  • Des mécanismes pour faciliter la participation des collectivités et des communautés locales. Les collectivités ont été directement impliquées dans la conception des projets et la planification des investissements grâce aux plateformes de consultation mises en place à différents niveaux :  les organisations communautaires de base (OCB) pour la sélection des investissemnts communautaires, les autorités locales pour les investissements communaux et intercommunaux et les représentants des secteurs et des organes déconcentrés pour les investissements régionaux et départementaux [dans les départements du Nord, du Sud- Est, du Centre et de l’Artibonite]. Une politique active d’embauche des femmes de la communauté pour la gestion logistique du chantier de la réhabilitation route Cap-Labadie s’est, par exemple, avérée être particulièrement bénéfique pour le bon déroulement de travaux contribuant sensiblement à limiter les risques de tensions, de conflits.
 A la lumière de ces quelques réflexions, si je devais répondre aujourd’hui à la question : « Qu’est-ce que cela demande de travailler en Haïti ? », je répondrais certainement : c’est un peu faire la promesse d’un accompagnement de tous les instants… sans jamais se mettre à place du client, mais en avançant à ses côtés sur le terrain.