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En quoi la finance islamique peut-elle stimuler le développement des infrastructures ?

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Queen Alia International Airport, Jordan. © littlesam/Shutterstock
Aéroport international Reine-Alia, Jordanie. © littlesam/Shutterstock

Le nombre d’infrastructures par habitant est très insuffisant dans beaucoup de pays en développement. Par exemple, la capacité de production d’électricité par personne ne représente dans ces pays qu’un cinquième de celle des économies avancées. Or, on sait que la hausse des investissements infrastructurels dans les services économiques et sociaux est un moyen efficace de favoriser une croissance inclusive, mais aussi de renforcer la résilience des pays aux chocs mondiaux. Les investissements dans des infrastructures durables et de qualité, plus particulièrement, contribuent au financement de la transition vers un modèle économique décarboné et plus respectueux de l’environnement. Cela vaut notamment dans les secteurs des énergies renouvelables et des transports à faibles émissions. Mais, compte tenu de l’ampleur des ressources nécessaires pour remédier au déficit actuel d’investissements, il est devenu impératif de mobiliser le secteur privé à cette fin, en particulier dans les pays où les transactions financières dans le domaine bancaire et les marchés de capitaux se conforment à la loi islamique (ou charia).

Les règles de la finance islamique conviennent particulièrement bien au développement des infrastructures.  Elles définissent un système d’intermédiation financière éthique, axé sur les actifs, se fondant sur un principe de partage des pertes et des profits dans des activités non prohibées (halal) et sans pratique de l’usure. Cette approche « entrepreneuriale » suivie par les investisseurs exige une grande transparence et incite à un suivi plus étroit des projets, ce qui accroît l’efficacité sur le plan de la construction et de l’exploitation des infrastructures.

Dans certains pays, la finance islamique représente déjà plus de la moitié du total des actifs financiers.  Pourtant, en Indonésie ou en Turquie, par exemple, comme dans d’autres grandes économies, le taux de pénétration de cette forme de financement demeure inférieur à 20 %, ce qui peut laisser présager un essor considérable. En outre, même si la plupart des avoirs de la finance islamique se trouvent dans le secteur bancaire, l’intérêt des gestionnaires d’actifs (fonds de pension et autres investisseurs institutionnels au long cours) pour ces instruments n’est pas à négliger, y compris dans les pays où cette demande ne s’explique pas par des motifs d’ordre religieux. En témoigne l’émission d’obligations islamiques (« sukuk ») par Hong Kong, le Luxembourg, l’Afrique du Sud et le Royaume-Uni.

Lors des dernières Assemblées annuelles de la Banque mondiale et du FMI à Bali, nous avons organisé un colloque sur le potentiel de la finance islamique en matière d’infrastructures (a), en partenariat avec la Banque islamique de développement et sous le patronage de la ministre indonésienne des Finances Sri Mulyani, ancienne directrice générale et directrice des opérations de la Banque mondiale. Cette rencontre, axée sur le Cadre de partenariat stratégique instauré entre le Groupe de la Banque mondiale et la Banque islamique de développement, nous a permis de confirmer le rôle déterminant des cadres de mise en œuvre existants pour parvenir à attirer des capitaux privés vers des projets d’infrastructure et combler ainsi les besoins de financement liés à la réalisation des Objectifs de développement durable de l’ONU d’ici 2030.

Nous avons également mis en avant que les principes de la finance islamique (adossement à des actifs, cloisonnement et fonctionnement par projet) tout comme l’importance qu’elle accorde au partage des risques en font une solution évidente pour la constitution de partenariats public-privé dans le domaine des infrastructures. La finance islamique est souple, comme en témoigne la grande variété des opérations mises à la disposition de ceux qui souhaitent financer l’achat d’équipements et développer des infrastructures — dans un cadre où le partage des risques est clairement défini — et de ceux qui souhaitent louer ces infrastructures une fois la phase de construction passée et payer pour leur utilisation. Ces contrats peuvent être transformés en instruments de crédit négociables liés à des actifs spécifiques (sukuk [a]), ce qui permet de disposer d’un financement compatible avec la loi islamique tout au long du cycle de vie des actifs, qu’ils soient inscrits ou non au solde des opérations des administrations publiques. Notons par ailleurs que certains investisseurs de la finance islamique (banques, fonds souverains et autres gestionnaires d’actifs) disposent de vastes réserves de liquidités, susceptibles d’être canalisées vers ces investissements d’infrastructure à faible risque.

Pour actionner plus largement les leviers de la finance islamique et répondre ainsi à la demande croissante des investisseurs, d’importants obstacles juridiques, réglementaires et institutionnels devront cependant être levés, comme la normalisation insuffisante des contrats ou le coût du montage et de l’exécution des opérations de financement islamique dédiés aux infrastructures. De fait, l’absence d’une jurisprudence cohérente sur la compatibilité des contrats avec la charia complique également le montage des sukuk.

Ces constats étaient soulignés dans un rapport publié en 2017 par la Banque mondiale, en collaboration avec la Banque islamique de développement, et intitulé Mobilizing Islamic Finance for Infrastructure Public-Private Partnerships (a). Ce travail collectif vient s’ajouter aux initiatives lancées séparément par les deux institutions dans l’optique de favoriser le développement de la finance islamique, en particulier dans le secteur des infrastructures. Le Groupe de la Banque mondiale a, par exemple, commencé à élaborer des projets conformes à la charia, comme la construction d’un nouveau terminal à l’aéroport de Médine en Arabie saoudite (a) et à l’aéroport Queen Alia en Jordanie (a). Il a aussi fourni des garanties de placement et une assurance contre les risques politiques conformes à la charia à Djibouti (a) et en Indonésie (a), respectivement. Les efforts déployés par les banques multilatérales, aux premiers rangs desquelles le Groupe de la Banque mondiale et la Banque islamique de développement, pour soutenir ce processus, avec le concours du secteur privé, s’attachent aussi bien à instaurer un cadre favorable à l’essor de la finance islamique qu’à réduire les risques associés aux projets et, si nécessaire, à apporter les ressources financières nécessaires. Nous avons répondu à cet appel avec humilité et enthousiasme.
Liens utiles :
Discours : Scaling Up Green Finance—The New Role of Regulators and Central Banks (a)
Recherche : The Economics of Islamic Finance and Securitization, par Andreas Jobst (a)

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