Publié sur Voix Arabes

L’impact des médias sociaux dans la région

ImageÉditorialiste souvent récompensée, Mona Eltahawy (lien en anglais) est aussi conférencière internationale spécialiste des questions arabes et musulmanes. Elle est installée à New York.

Khaled Saïd n’était pas le premier Égyptien que la police aurait battu à mort. Son décès a pourtant déclenché une révolution virtuelle qui, rétrospectivement, préfigure parfaitement la révolution, bien réelle cette fois, qui allait renverser Hosni Moubarak en 18 jours, après 30 ans de pouvoir.

Aux dires de sa famille et de militants, cet homme d’affaires de 28 ans a été passé à tabac en juin 2010 par deux policiers en civil. Une autopsie du ministère de l’Intérieur a conclu à une mort par asphyxie provoquée par l’ingestion d’un sachet de drogue. Mais la photographie d’un corps martyrisé, formellement identifié par sa famille, a circulé sur le web.Pour ses proches, les autorités lui auraient fait payer la diffusion en ligne d’une vidéo montrant des policiers se partager le fruit d’une saisie de stupéfiants.

Si les médias sociaux dans le monde arabe n’étaient qu’un moyen d’évacuer la frustration ou de « se défouler » — comme le prétendent leurs détracteurs —, alors le sort de Khaled n’aurait suscité que quelques commentaires indignés sur Facebook ou un tweet ou deux contre le régime égyptien.

Or, un nombre inhabituel d’Égyptiens se sont insurgés contre cette violence policière. Un mois après le décès de Khaled, les deux policiers impliqués ont été jugés pour arrestation illégale et recours excessif à la force.

Facebook a vu fleurir des pages et des groupes créés à la mémoire de la victime. L’un deux, baptisé Nous sommes tous des Khaled Saïd (lien en arabe), a appelé à manifester en silence et vêtu de noir. Selon l’agence de presse Reuters, pas moins de 8 000 personnes ont défilé en noir (lien en anglais) sur la promenade d’Alexandrie, ville natale du jeune homme.

Évidemment ce ne sont pas les médias sociaux qui ont inventé le courage, et les militants s’insurgeaient depuis longtemps contre les manœuvres de Moubarak, mais le web a amplifié leurs voix comme jamais auparavant.

À l’été 2010, 3,4 millions d’Égyptiens avaient un compte Facebook, faisant du pays l’utilisateur n° 1 du réseau social dans le monde arabe et le 23e à l’échelle de la planète. Près de 2 millions d’entre eux avaient moins de 25 ans.

Les Égyptiens, prenant conscience du fait que l’arbitraire qui a tué Khaled aurait pu s’abattre sur quiconque parmi eux, ont exploité les médias sociaux pour défier l’État et sa mainmise, jusque-là absolue, sur le cours de l’histoire. Ces sites ont offert une tribune et une plateforme à des jeunes qui étaient depuis longtemps marginalisés par le régime.

Un peu plus de six mois après la mort de Khaled Saïd, un autre drame surgit, en Tunisie cette fois-ci. Le 17 décembre, Mohamed Bouazizi, 26 ans, s’immole par le feu après que la police lui a confisqué les fruits et légumes qu’il vendait sans autorisation. Malgré son diplôme universitaire, Mohamed Bouazizi était au chômage et c’était là le moyen auquel il avait dû se résoudre pour gagner sa vie.

Les manifestations organisées dans sa ville natale, Sidi Bouzid, se répandent alors dans tout le pays. Par solidarité, des militants égyptiens, jordaniens et libanais en organisent aussi. Corruption, népotisme, chômage, violences policières : les cibles de la rage tunisienne ne sont que trop les leurs.

C’est par le biais des médias sociaux que la Tunisie a appelé à la mobilisation pour la liberté et la dignité. Et le relais continue de passer d’un pays à l’autre dans toute la région.

Mohamed Bouazizi décédera le 4 janvier. Dix jours plus tard, le président tunisien Ben Ali est chassé du pouvoir, après 23 ans de règne. La Tunisie a redonné vie à l’imagination arabe et à son ambition. Comment penser que Ben Ali allait parti si vite ? C’est donc si facile que ça ? Sa chute a mis fin à la peur, lentement et systématiquement. Elle a insufflé un nouvel élan à la manifestation que des militants égyptiens avaient organisée de longue date sur le net pour protester contre la brutalité des forces de l’ordre à l’occasion de la « fête de la police » le 25 janvier. Les Égyptiens, portés par l’exemple tunisien, ont répondu à l’appel et le régime de Moubarak a cédé au bout de 18 jours de manifestations de plus en plus massives.

Il n’est pas question de révolution Twitter ou de révolte Facebook mais de soulèvements courageux qui montrent à quel point le sentiment personnel de « compter », qui était né sur la Toile, est devenu puissant.

Ces deux pays seront les premiers à vous dire que leurs révolutions sont loin d’être achevées. Mais alors que les populations continuent à défier les autorités en place et à protester pour la satisfaction de leurs revendications, nous pouvons voir la nature même des relations entre gouvernants et gouvernés changer sous nos yeux.

Leur marche pour la liberté et pour la dignité continue d’avancer dans le monde virtuel comme dans la réalité. Les peuples ont pris leur destinée en main et ils défendront becs et ongles un pouvoir dont ils ont été longtemps privé. Le sentiment de compter qui se développe en chacun nourrit dans le peuple une prise de conscience croissante de son propre pouvoir.

Cet article est une traduction de la version anglaise.

 


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