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Moyen-Orient et Afrique du Nord : d’où viendront les emplois ?

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C’est l’histoire d’un gâchis que nous raconte cette ancienne hôtelière, qui a tenu à rester anonyme. Son établissement de 40 chambres situé dans l’une des plus grandes villes de la région était florissant, fort d’une réputation d’excellence pour ses services. La patronne décide alors de profiter de ce succès pour ouvrir un restaurant, pensant ainsi se procurer une nouvelle source de revenus et attirer davantage de clients, surtout étrangers. Sans compter que cela aurait permis d’embaucher des gens du cru, pour faire tourner la cuisine et assurer le service en salle. Et puis les fournisseurs locaux pour les denrées alimentaires, le linge de table, etc., auraient bénéficié d’un surcroît d’activité.

Face à autant de retombées positives, qui aurait pu penser que son projet capoterait ?

Et c’est pourtant ce qui s’est passé. Malheureusement. Après avoir acheté une licence distincte pour ouvrir son restaurant, notre hôtelière dépense 200 000 dollars pour le mobilier et l’équipement. S’estimant fin prête, elle établit ses premiers menus. Mais avant de pouvoir servir ne serait-ce qu’un client, elle reçoit la visite d’un représentant de l’une des quatre agences officielles chargées de superviser l’activité touristique dans le pays. Qui lui annonce qu’elle n’a en fait pas acquis la bonne licence pour son restaurant. Mais qu’à condition de verser un dessous-de-table substantiel, on peut trouver une solution. La propriétaire de l’hôtel refuse et, écœurée par cette expérience, décide d’abandonner carrément toute activité.

Je me doute que bon nombre de mes lecteurs originaires de la région auront un sentiment de déjà-vu en lisant ces lignes… Tout le monde connaît le poids de la bureaucratie et de la paperasserie. Mais sait-on vraiment quelles conséquences celles-ci peuvent avoir ? Avec un groupe de collègues de la Banque mondiale, j’ai recueilli un certain nombre de témoignages de ce genre pour étayer un rapport à paraître sur les privilèges et les solutions permettant de dynamiser la création d’emplois dans la région, intitulé Jobs or Privileges, Unleashing the Employment Potential of the Middle East and North Africa. En plus de la masse de données que nous avons analysées, ces histoires montrent à quel point l’excès de formalités administratives est plus qu’un terreau idéal pour la corruption. La quantité de réglementations à respecter et leur application pour le moins aléatoire ne doivent rien au hasard : plutôt que de promouvoir la concurrence, qui offre un environnement sain pour les entreprises, ces textes sont conçus pour protéger le monopole de quelques firmes proches du pouvoir. Or, ces privilèges accordés à une poignée d’heureux élus brident la concurrence dans tous les secteurs de l’économie et conduisent à la situation que l’on connaît : une croissance atone et un volume décevant d’emplois créés.

En reprenant quantité d’enquêtes anciennes, nous avons constaté que la moitié des entreprises interrogées dénonçaient comme obstacle à leur épanouissement commercial l’opacité des règles, puisqu’il n’y a pas moyen de savoir si on les transgresse ou non. Pour un tiers des entrepreneurs interrogés, cela constituait un obstacle grave. Par ailleurs, nous avons réalisé que plus une entreprise était récente, plus elle avait de chances de s’empêtrer dans le maquis de réglementations. Ce qui est très préoccupant, quand on sait que les « jeunes pousses » assurent la majorité de la création d’emplois, surtout quand elles connaissent un développement rapide.

De ce point de vue, la région MENA ressemble aux autres : comme partout dans le monde, ce sont les entreprises jeunes et les plus productives qui sont à l’origine de la plupart des nouveaux emplois. Ainsi, les start-up ont assuré 92 % de la création nette d’emplois en Tunisie entre 1996 et 2010, pour 177 % au Liban entre 2005 et 2010. Mais lorsque les règles visent avant tout à protéger quelques initiés bien établis au lieu d’encourager de nouvelles entreprises, les incitations à innover et à accroître sa productivité sont faibles, ce qui explique le déficit de start-up. En moyenne, 6 entreprises à responsabilité limitée sont créées par an dans la région pour 10 000 personnes en âge de travailler. Un chiffre à comparer aux résultats de 91 pays en développement (20/10 000) et, surtout, à ceux du Chili (40/10 000) et de la Bulgarie (80/10 000)…

Notre hôtelière n’a pas eu l’occasion de voir si son projet aurait réussi, perdue dans un labyrinthe de règles, plus complexes les unes que les autres, idéal pour les corrompus de tout poil. Son restaurant est mort-né et, avec lui, tous les emplois et les commandes qu’il aurait pu procurer à d’autres. Quel aurait été son destin ? Combien d’emplois aurait-il créés ? Impossible à dire, car de nombreux facteurs conditionnent la réussite d’une entreprise, notamment l’accès au crédit. Mais ce dont ont surtout besoin les entreprises, c’est d’un environnement réglementaire clair où les règles sont les mêmes pour tous.

Privilège et concurrence ne font pas bon ménage. C’est soit l’un, soit l’autre. En l’absence de réformes visant à rendre les règles du jeu identiques pour tous, les jeunes pousses et les entrepreneurs innovants devront continuer de se battre pour pouvoir décoller, la croissance restera anémique et le secteur privé ne parviendra jamais à exprimer tout son potentiel.
Alors que dans un environnement de concurrence, où seules comptent l’innovation et la créativité, les start-up les plus productives auront l’opportunité de se développer et de créer plus d’emplois.

Aujourd’hui, la propriétaire de l’hôtel loue son bien avec un bail de long terme. Car l’activité de location n’est réglementée que par une seule agence publique... Mais tout le monde ne peut pas en dire autant.

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