En Côte d’Ivoire, les femmes pauvres paient le prix de la crise
À Niamasso, dans la province de Kabadougou, au nord de la Côte d’Ivoire, une mère célibataire explique pourquoi elle ne s’est pas autorisée un vrai repas complet depuis plusieurs jours. « Si les enfants ont faim, les adultes peuvent-ils manger ? », demande-t-elle. C’est le choix impossible auquel sont confrontées de nombreuses mères en Côte d’Ivoire alors que les prix de la nourriture, du carburant et des services de base montent en flèche, poussant des familles déjà vulnérables au bord du gouffre. Cependant l’épreuve de la précarité n’affecte pas tout le monde avec la même intensité. Parmi les pauvres, ce sont avant tout les femmes qui font d’innombrables sacrifices pour faire vivre leur famille, comme le montre notre récente étude qualitative. Cette analyse met en lumière les moyens déployés par les familles pour faire face à la situation et les conséquences lourdes et durables de ce fardeau, en particulier pour les femmes et les filles.
Les pauvres s’adaptent pour survivre, mais les stratégies employées fragilisent leur résilience future.
« Nous préférons ne pas manger pour que les enfants puissent aller à l’école. Nous n’avons pas pu étudier, alors nous voulons qu’ils aillent à l’école, » explique une mère qui vit avec son conjoint à Anyama, en banlieue d’Abidjan, bénéficiaire du programme de transferts monétaires productifs1 de Côte d’Ivoire.
L’étude montre que l’exposition à des chocs enclenche une spirale de précarité aggravant la pauvreté et affaiblissant encore la résilience à venir des ménages. Face à la flambée des prix, les plus pauvres s’adaptent, mais au risque de compromettre leur bien-être à long terme. Elle révèle que les stratégies de survie à court terme sapent discrètement la résilience future. Plusieurs causes y contribuent :
- Réduction de la consommation alimentaire : les familles réduisent la quantité, la qualité et la diversité de leur apport alimentaire. Les hommes reçoivent parfois des portions plus importantes, ce qui illustre la répartition inégale des ressources au sein des familles.
- Recours accru à la médecine traditionnelle : le coût élevé des soins de santé, du moins avant l’extension de la couverture maladie universelle (CMU), entraîne une réduction des visites dans les établissements de santé formels, même pour les enfants.
- Vente de biens essentiels : pour répondre à leurs besoins immédiats, les familles vendent du matériel commercial, du bétail et des terres, ce qui les rend plus vulnérables.
- Baisse de la consommation d’énergie et de transport : sans argent pour le transport, les familles se déplacent à pied, ce qui affecte particulièrement le temps, la santé et la sécurité des femmes. La réduction de la consommation d’énergie augmente également les tâches domestiques assumées par les femmes et les filles.
- Accumulation de dettes : la plupart des ménages pauvres, et en particulier ceux dirigés par des femmes, empruntent de l’argent pour couvrir les besoins essentiels, ce qui aggrave l’endettement et réduit encore leur capacité à résister aux chocs futurs.
- Limitation des activités sociales : les familles réduisent les événements sociaux, ne donnant la priorité qu’aux rassemblements obligatoires ou à ceux impliquant leur famille immédiate.
- Interruption temporaire de la scolarisation des enfants : ne pouvant payer les frais de scolarité, le transport et les fournitures scolaires, de nombreux parents prennent cette décision en dernier recours.
Chacun de ces mécanismes d’adaptation offre un répit ponctuel. Mais leur combinaison réduit la capacité d’une famille à résister aux chocs futurs, sapant à la fois le capital humain et la productivité économique.
Les femmes et les filles pauvres sont les plus durement touchées.
« Les femmes travaillent dur ; elles se consacrent au travail. Elles accepteraient n’importe quelle tâche pour gagner un peu de nourriture pour leurs enfants, » confie une bénéficiaire du programme de transferts monétaires, mère d’une adolescente, installée à Plango, dans la région de Gbêkê.
L’étude souligne des disparités d’impact entre femmes et hommes face aux chocs de prix : les hommes sont fortement touchés par le chômage et la perte de revenus, ce qui a un impact sur leur statut de chefs de famille et leur santé mentale. Les femmes et les filles, elles, supportent un fardeau disproportionné : elles subissent un stress émotionnel accru car elles doivent assumer la survie financière de leur famille, tout en cumulant travail rémunéré et tâches non rémunérées, ce qui les laisse à court de temps. Dans le même temps, les filles sont plus à risque de quitter l’école prématurément et de s’engager dans une relation pour obtenir un soutien économique, ce qui augmente la probabilité de grossesse précoce.
Il est essentiel de renforcer la résilience des pauvres, tout en reconnaissant les besoins spécifiques des différents sous-groupes.
« En tout cas, c’est grâce au programme de filets sociaux que j’ai pu envoyer mes enfants à l’école, » conclut une bénéficiaire du programme.
Les chocs de prix en Côte d’Ivoire poussent de nombreux ménages pauvres sur une trajectoire d’appauvrissement. Pour relever ces défis, une approche multisectorielle axée sur la protection des investissements dans le capital humain, le maintien de la capacité de production et le renforcement de la résilience aux chocs à venir, est nécessaire. Le programme de filets sociaux productifs a adopté avec succès cette approche holistique depuis 2017, démontrant ainsi sa capacité à réagir aux chocs. L’étude a identifié plusieurs facteurs qui renforcent la résilience des ménages pauvres face aux chocs de prix, notamment l’accès aux programmes de protection sociale, la participation à des groupes informels d’épargne et de crédit (associations villageoises d'épargne et de crédit - AVEC) et le fait d’avoir un emploi formel ou de meilleure qualité. Ainsi, l’étude s’achève sur les recommandations de politiques publiques suivantes :
Promouvoir les investissements productifs et dans le capital humain en amont des crises, afin que les pauvres soient mieux à même de résister aux chocs :
- S’attaquer aux obstacles financiers à l’éducation par la fourniture de matériel scolaire et l’expansion du programme national d’alimentation scolaire ;
- Accroître la couverture des programmes de transferts monétaires bien ciblés (PTMP) favorisant les investissements continus dans le capital humain et les activités génératrices de revenus ;
- Élargir l’accès aux soins de santé par le biais du régime d’assistance médicale non contributif (RAM) ;
- Soutenir l’accès continu des familles à faible revenu à des mécanismes d’épargne et de crédit communautaires fiables.
Développer et consolider les acquis, avant et après les crises :
- Mettre en place des mesures d’aide ciblées pour aider les familles à faible revenu à faire face à la hausse des prix des denrées alimentaires et de l’électricité, en utilisant un registre social ou des approches similaires ;
- Étendre les programmes de filets sociaux existants comme cela a été fait pendant la pandémie de COVID.
Soutenir spécifiquement les femmes et les adolescentes par des mesures ciblées :
- Soutenir l’activité économique des femmes en améliorant les services de garde d’enfants abordables ;
- Mettre en œuvre des mesures axées sur les filles, notamment celles visant à prévenir les grossesses précoces, à réduire l’abandon scolaire et à promouvoir une éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle.
En conclusion
Derrière chaque point de données du rapport, il y a une femme confrontée à des choix impossibles, un enfant qui manque l’école, une famille qui vend le peu qu’elle a pour tenir jusqu’à la prochaine semaine. Pour développer une Côte d’Ivoire plus résiliente, il faut être à l’écoute de ceux qui sont les plus exposés. Pour les femmes qui demandent : « Si les enfants ont faim, les adultes peuvent-ils manger ? » l’enjeu est très clair. La question est maintenant : et pour nous ?
En mettant en œuvre les recommandations politiques décrites dans cette étude, la Côte d’Ivoire peut œuvrer pour un avenir plus équitable et résilient pour toute sa population.
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1 Programme phare du gouvernement ivoirien, connu sous le nom de Programme des Transferts Monétaires Productifs (PTMP) ou Filets sociaux productifs. Le programme bénéficie d’un appui financier et technique de la Banque mondiale.
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