Les violences sexuelles à l'égard des enfants des rues égyptiens ne peuvent plus être tolérées

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Les violences faites aux femmes égyptiennes ont été l'objet d'une large couverture dans les journaux, et les témoignages foisonnent sur le Web. Si l'on ne regarde pas les titres de trop près, le nombre important d'articles pourrait conduire un observateur non averti à penser que les médias se sont beaucoup intéressés à la vie quotidienne des enfants des rues d'Égypte. En fait, on aurait de bonnes raisons de conclure qu'il y a eu une prise de conscience concernant la prévalence et la quasi-normalité des violences sexuelles auxquelles les très jeunes enfants sont confrontés tous les soirs dans les villes et villages de ce pays.

Je travaille avec les enfants des rues égyptiens depuis des années, et lorsque ces petites filles — et ces petits garçons — sont abandonnés devant la porte des refuges où nous nous occupons d'eux — après qu'ils se soient fait violer, tirer dessus, voire tuer —, on nous dit simplement qu'aucun crime n'a été commis car « aucun citoyen n'est impliqué dans ces faits ».

Je me suis vite rendu compte que les histoires horribles que les journaux racontent concernent d'autres catégories de filles égyptiennes : qu'elles soient jeunes ou vieilles (« welaad naas »), elles font partie de la population active et de la classe moyenne. Et même si cela me réjouit que leurs histoires soient connues du public et que la société égyptienne dans son ensemble soit informée de ces atrocités, j'avoue trouver très troublant le fait que les horreurs que nos enfants des rues subissent quotidiennement ne soient jamais mises au premier plan de la même manière.

Les articles sur le harcèlement sexuel et les agressions sexuelles parlent souvent de « citoyennes honorables » qui se sont fait violer, et de « citoyennes confrontées à des injustices flagrantes », mais jamais des souffrances des exclus que sont les enfants des rues ! Ceux-ci sont d'ailleurs plus ou moins considérés par certains comme des citoyens de seconde zone, et ont de très faibles chances d'avoir ne serait-ce qu'une carte d'identité nationale.

Je me rappelle par exemple du cas d'une petite fille prénommée Maya et âgée de sept ans (les violeurs pensent que plus l'enfant est jeune, moins ils ont de chances de contracter le VIH), qui ne vivait dans la rue que depuis quatre jours lorsque quatre hommes l'ont violée. Je trouve assez désespérant que les drames comme celui-ci passent quasiment inaperçu, et qu'ils ne suscitent pas le même niveau d'intérêt et d'indignation que ceux d'autres femmes et jeunes filles.

Les violences sexuelles sont une réalité quotidienne pour les enfants des rues, et il en a été ainsi quel que soit le chef de l'État. Les enfants des rues sont privés de toute protection sociale depuis bien trop longtemps, et je me suis dit qu'en écrivant ceci je parviendrais peut-être à mettre en lumière un phénomène qui horrifie bien des gens mais reste largement méconnu. En écrivant ceci, peut-être parviendrai-je à inciter les autorités à revoir le système de protection sociale égyptien de manière à ce qu'il protège mieux les plus vulnérables de nos enfants, ceux qui vivent dans la rue.

Ce que je cherche à dire ici, c'est qu'il s'agit de l'aspect le plus affreux de la rue mais que, comme avec une personne, même une amie, ce sont des choses que vous ne voyez que si vous passez suffisamment de temps avec elle !

C'est la réalité de la vie, et on ne peut pas l'ignorer éternellement. En tant que société, nous avons l'obligation de briser ce tabou : parler des violences sexuelles que subissent les femmes dans la rue est une première étape salutaire, mais nous devons à présent nous armer de courage pour aborder aussi le sujet des enfants des rues et des cicatrices que leurs bourreaux leur infligent.

Dans ce domaine, beaucoup d'attention a été portée plus tôt cette année au fait qu'une victime d'agression avait été marquée avec un couteau. Je me suis beaucoup interrogée sur la signification à accorder au timing de cet événement : le mois dernier, j'ai emmené l'une des filles des rues dont je m'occupe chez un chirurgien esthétique qui avait généreusement offert de pratiquer gratuitement les actes de chirurgie reconstructrice nécessaires pour la débarrasser des cicatrices qu'elle et bien d'autres avaient gardées de ces agressions.

En effet, les cicatrices font partie de la culture des viols de rue : toutes les filles et tous les garçons qui sont violés sont « marqués ». Cette « marque », généralement une ligne incurvée sous l'œil de la victime, a pour but de montrer que celle-ci n'est plus vierge. Les agressions sexuelles suivantes, et elles seront nombreuses, donneront lieu à de plus petites marques ailleurs sur le corps. Une fille, qu'aucune des personnes travaillant au refuge ne pourra jamais oublier, a eu de la chance : elle est parvenue à échapper aux cicatrices sur le visage, mais il lui a quand même fallu 16 points de suture dans le bas du dos à la suite du coup de couteau qu'elle a reçu en échappant à ses violeurs.

De la même manière que les gens sermonnent les enfants des rues parce qu'ils sont dans la rue au lieu d'être à la maison, en ignorant toutes les raisons pour lesquelles ils sont dans la rue, les femmes qui se font agresser se font réprimander. Ces réprimandes suggèrent que si ces femmes étaient restées sagement à la maison, elles ne se seraient pas fait agresser, et que ce qui leur est arrivé est donc de leur faute. Il est temps de rappeler qui sont les fautifs : lorsque nous parviendrons à faire cela, nos rues seront plus sûres pour tout le monde.

Et tant que nous n'éliminerons pas les idées fausses reçues qui circulent sur les enfants des rues, tant que nous ne briserons pas nos tabous pour parler enfin des dimensions effrayantes qu'ont prises les violences sexuelles (et les autres formes de violences) qui sont perpétrées à leur encontre, et tant que nous ne nous pencherons pas sérieusement sur les améliorations à apporter à notre système de protection sociale et à nos services d'allocations et de tutelle pour qu'ils aident mieux ces enfants et qu'ils les protègent vraiment, nous n'aurons rien accompli.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur seul et ne reflètent pas nécéssairement le point de vue de la Banque mondiale.

Auteurs

Nelly Ali

PhD Researcher and Lecturer, University of London

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