Publié sur Voix Arabes

Yémen : gérer l’incertitude dans un pays touché par un conflit

Yemen Yiusep
Campagne de collecte des déchets à Sanaa financée par le projet
de réhabilitation d’urgence des services en milieu urbain au Yémen
« L’incertitude est la seule certitude ». Cette citation, attribuée au mathématicien Jean Allen Paulos, pourrait aussi traduire l’état d’esprit des professionnels du développement lorsqu’ils cherchent des solutions efficaces pour aider les populations et les institutions des pays en situation de fragilité, de conflit ou de violence.
 
Fournir une aide au développement dans ces environnements est l’un des principaux défis auxquels la Banque mondiale est confrontée aujourd’hui. Outre un contexte politique difficile, les pays en proie à la fragilité, au conflit et à la violence se caractérisent par de graves problèmes d’accès et de sécurité, ainsi que par une situation très instable sur le terrain. Prenons l’exemple du Yémen. Depuis 2015, ce pays traverse la pire crise humanitaire jamais provoquée par l’homme (a). Quatre Yéménites sur cinq ont un besoin urgent d’assistance et de protection. Le choléra touche plus d’un million de personnes, et plus de 2 millions d’individus ont été déplacés.
 
Face à cette crise, et avec le souci de passer du secours humanitaire à l’aide au développement, l’IDA [le fonds de la Banque mondiale pour les pays les plus pauvres] a conçu un projet de 150 millions de dollars destiné à rétablir l’accès aux services essentiels dans les villes touchées par le conflit. Ce projet de réhabilitation d’urgence des services en milieu urbain (a) est un partenariat entre la Banque mondiale et le Bureau des Nations Unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS), présent sur le terrain. Aux côtés de trois entités locales, il s’attache à préserver et à renforcer les capacités des institutions nationales.
 
Ses différents éléments, reproductibles dans des contextes analogues, entendent remédier à l’instabilité de la situation :
 
Flexibilité. Afin que le projet conserve de la flexibilité durant tout son cycle de vie, les ressources financières des sous-composantes sectorielles ne sont pas déterminées à l’avance. En revanche, l’UNOPS et ses partenaires locaux élaborent des plans d’investissement annuels en fonction des besoins, de la faisabilité technique et des priorités de la population. Le projet comporte en outre une composante d’intervention d’urgence conditionnelle, qui permet de réaffecter les fonds en cas de survenue d’une situation d’urgence, comme une catastrophe naturelle.
 
Gestion pragmatique des risques. Les règles de passation des marchés reposent sur des seuils qui peuvent varier en fonction de l’évaluation régulière des risques et des performances des partenaires locaux. L’UNOPS s’occupe de la passation des marchés pour les travaux publics de grande ampleur et complexes, mais les acteurs locaux qui obtiennent de bons résultats peuvent progressivement assumer davantage de responsabilités. Cette approche fondée sur des incitations réduit le risque fiduciaire et renforce les capacités des institutions locales à fournir des services.
 
Participation des citoyens. Le projet prévoit un processus de planification des investissements participatif et soucieux de l’égalité entre hommes et femmes. Il s’agit de veiller à ce que les interventions ciblent les besoins réels des populations locales et n’exacerbent pas les tensions sociales existantes. Ce mécanisme de mobilisation citoyenne permet aux populations de s’exprimer lors de la sélection des projets d’investissement et veille à ce que les fonds s’adaptent à l’évolution de la situation et bénéficient aux zones géographiques et aux secteurs qui en ont le plus besoin.
 
Suivi des projets adapté au contexte. Il est difficile d’effectuer un suivi de la mise en œuvre d’un projet lorsqu’il est impossible de se rendre sur le terrain. En complément des rapports d’avancement régulièrement présentés par l’UNOPS et les institutions nationales, ce projet fait appel à un tiers qui en vérifie, en toute indépendance, la mise en œuvre et les mesures de protection. Toutes les informations relatives aux sous-projets (type d’activité, localisation géographique, valeur, entrepreneur, bénéficiaires et niveau d’avancement) sont publiées sur une plateforme numérique (a) accessible au grand public et régulièrement mise à jour. Cette plateforme sert un double objectif : 1) permettre à l’équipe du projet de visualiser les avancées et 2) favoriser la transparence et la responsabilité en rendant publiques les informations relatives au projet.
 
Les premiers résultats sont encourageants. Le projet a par exemple amélioré l’approvisionnement et l’efficacité énergétiques du plus grand hôpital public de Sanaa (a) grâce à l’installation de systèmes à énergie solaire hors réseau, au remplacement de quelque 6 000 ampoules par des lampes à LED et à la fourniture d’éclairage public et d’éclairage extérieur. Parmi les autres interventions réussies, on peut citer également les campagnes de collecte des déchets, qui atténuent les risques sanitaires et améliorent la qualité de vie, ainsi que les projets menés au niveau des quartiers, comme le pavage des rues, qui améliorent les services et procurent des emplois temporaires à la population locale.
 
Les situations de fragilité, de conflit ou de violence posent aux professionnels du développement des difficultés idiosyncratiques. Mais en intégrant aux projets suffisamment de flexibilité et de pragmatisme, un processus participatif et un suivi adapté, il est possible de s’attaquer de manière préventive aux incertitudes induites par la situation de conflit et de produire des résultats pour ceux qui en ont le plus besoin.

Auteurs

Philipp Petermann

Spécialiste de la gestion des risques de catastrophes

Tahir Akbar

Spécialiste senior de la gestion du risque de catastrophe et de la résilience

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