Les sondages de l’Arab Barometer révèlent une hausse de la perception de la corruption

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Une même doléance revient constamment dans les slogans qui résonnent à travers les récentes manifestations dans le monde, et en particulier dans le monde arabe : la corruption. Les populations arabes se rassemblent pour dénoncer les malversations qui gangrènent les structures politiques et économiques et qui finissent par perturber la vie quotidienne, que ce soit dans la crise des ordures au Liban, les subventions pour le pain et le carburant au Soudan ou le manque d'emplois et de services essentiels en Iraq.

Si ces revendications ont récemment atteint un pic, les résultats des sondages d’opinion du réseau Arab Barometer (a) révèlent une hausse générale des soupçons de corruption au cours de la dernière décennie. Dans l'ensemble de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA), la part de ceux qui affirment que l'ampleur de la corruption dans les institutions publiques est importante ou moyenne est passée de 78 % en 2010 à 84 % en 2019. Cette augmentation est particulièrement marquée en Tunisie et en Jordanie.

 

 

Dans le même temps, la part de la population selon laquelle les pouvoirs publics s'attaquent à la corruption est restée pratiquement inchangée, autour de 40 %. En Tunisie et en Jordanie, ce pourcentage a même reculé, passant respectivement de 64 et 54 % à 44 et 45 % sur la même période.

 

Il n'est donc pas surprenant que la corruption figure en tête des principaux obstacles auxquels la région est confrontée. Elle est majoritairement perçue en 2019 comme l'un des problèmes les plus importants, devancée seulement par la situation économique. Pour 17 % de la population arabe, cependant, la corruption arrive en première position des problèmes les plus graves pour leur pays, et pour 19 % au deuxième rang. En Iraq et au Koweït, la corruption est considérée comme un problème plus urgent que l'économie : 32 % des Iraquiens et 42 % des Koweïtiens estiment qu'il s'agit du problème principal.

Services essentiels

Comme on a pu l'entendre dans les doléances des manifestants, la médiocrité des services ou l'absence totale de services de base figurent parmi les conséquences les plus tangibles et les plus manifestes de la corruption. L’Arab Barometer faisait déjà état de ces récriminations avant la dernière vague de manifestations, notamment en ce qui concerne l'éducation et la santé.

Une minorité de citoyens (42 %) se disent satisfaits du système éducatif de leur pays et une proportion équivalente (42 %) pensent qu'il est nécessaire de verser un pot-de-vin (rashwa) à un fonctionnaire pour bénéficier de meilleurs services éducatifs.

Les Iraquiens sont particulièrement mécontents du système éducatif, 26 % d'entre eux seulement se déclarant satisfaits du système, tandis qu'ils sont une majorité (52 %) à penser que le versement d'un pot-de-vin est nécessaire pour accéder à une éducation de meilleure qualité. En outre, alors que le pourcentage de citoyens satisfaits du système éducatif en Égypte et au Liban est proche de la moyenne régionale, plus de la moitié de la population (63 % au Liban et 60 % en Égypte) affirme que les pots-de-vin sont nécessaires pour obtenir de meilleurs services éducatifs.

L'insatisfaction est encore plus marquée s'agissant des services de santé. Seuls 38 % des citoyens de la région sont satisfaits des services de santé de leur pays, et ce chiffre tombe à moins de 20 % en Libye et au Maroc. Par ailleurs, 47 % des personnes interrogées dans la région estiment qu'il est nécessaire de verser un pot-de-vin pour obtenir de meilleurs services de santé, une proportion qui atteint 69 % en Égypte et 64 % au Maroc.

 

 

 

Emploi

Les populations arabes sont particulièrement inquiètes de la stagnation économique et de l'atonie de la création d'emplois. En 2010, une proportion déjà faible de personnes interrogées (25 %) déclaraient que le gouvernement faisait du bon travail en matière de création d'emplois. En 2019, cette part ressort à seulement 18 %. Au Liban et en Iraq, seulement 4 % et 6 % des personnes interrogées estiment que l'action de leur gouvernement en matière de création d'emplois est efficace.

 

Pire encore, l'accès à l'emploi est jugé inégalitaire. Dans l’ensemble de la région MENA, le recours à la wasta (les connaissances ou les relations) pour obtenir un emploi est largement considéré comme une forme de corruption (83 %), tandis qu’un pourcentage tout aussi élevé de personnes (88 %) pensent que ce moyen est souvent ou parfois employé pour trouver un emploi.

 

 

 

Évaluation globale de l'action des gouvernants

Les opinions publiques du monde arabe considèrent majoritairement que les services de base, comme l'éducation et les soins de santé, sont médiocres et que les pots-de-vin sont nécessaires pour accéder à des services de meilleure qualité dans ces deux domaines. Les populations arabes ont une opinion négative des résultats des pouvoirs publics de leur pays en matière de création d'opportunités d'emploi et affirment que le recours aux relations ou à la wasta, qui contournent les processus méritocratiques ou officiels, est assez courant, sinon fréquent.

Tout cela explique peut-être pourquoi seulement quatre citoyens arabes sur dix (41 %) estiment que les pouvoirs publics font tout leur possible pour fournir les services nécessaires, tandis qu'environ un quart (26 %) pensent que les dirigeants politiques se préoccupent des besoins de la population. Les citoyens des pays arabes en ont assez d'un système qu'ils perçoivent comme manipulé par la classe dirigeante. Il est donc essentiel de combattre efficacement la corruption non seulement pour répondre aux revendications des manifestants, mais aussi pour améliorer la qualité de la gouvernance au bénéfice des habitants de la région.

 

 

 

Auteurs

Salma Al-Shami

Attachée de recherche senior, Arab Barometer

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