Publié sur Voix Arabes

Les histoires des butagaz égyptiennes

ImageTout Égyptien a une histoire de butagaz à raconter. Arpentez les rues animées et bruyantes du Caire, comme je le fais souvent en début de soirée lors de mes séjours, et vous découvrirez toute une panoplie de gargotes de restauration rapide, de cafés et de stands de thé improvisés. Vous verrez surtout la flamme bleutée et régulière des bouteilles de gaz dans la nuit tombante. Je suis sûr que leurs propriétaires ont beaucoup d’histoires à raconter à leur sujet. Les journaux en relatent souvent aussi, en général accompagnées d’une photo montrant une file de personnes aux expressions diverses : visage souriant repartant avec une bouteille lourde ou visage anxieux attendant de tenter sa chance. Dans un autre billet, mon collègue Khaled raconte aussi une histoire de butagaz (a), une histoire qui finit mal : il n’est pas facile de se procurer des butagaz de nos jours. Alors, que se cache-t-il derrière ces histoires tristes ?

25 bouteilles en moyenne par famille par année

Khaled a raison : une Égypte sans approvisionnement adéquat en butagaz est une Égypte en crise.  Ces dernières années, environ 4,4 millions de tonnes de gaz de pétrole liquéfié (GPL, le nom technique des butagaz), soit plus de 350 millions de bouteilles de 12,5 kg, ont été vendues en Égypte. Cette année, les prévisions sont encore plus élevées avec 360 millions de bouteilles. Cela fait beaucoup de bouteilles, 25 en moyenne par année pour chaque famille qui utilise du GPL (soit un peu plus de 80 % des foyers selon les statistiques). Selon une récente étude de la Banque mondiale, cela représente deux à trois fois plus que la plupart des autres pays consommateurs de GPL. Avec une telle dépendance au GPL, les foyers égyptiens risquent de pâtir de la moindre défaillance de l’approvisionnement.

Or l’Égypte n’est pas un pays pauvre en énergie. Elle dispose de suffisamment de pétrole et de gaz pour répondre à sa propre demande, voire exporter un peu. Alors que le monde tend à se détourner des combustibles fossiles pour privilégier les énergies renouvelables, le potentiel d’approvisionnement de l'Égypte décuple : énergie éolienne, biomasse, ressources hydrauliques et énergie solaire pratiquement illimitée. Mais alors, d’où vient le problème ?

Environ 20% des dépenses budgétaires !

Nous avons abordé ce sujet avec des représentants du gouvernement lors d’une récente visite de l'équipe énergie de la Banque mondiale. Eux aussi avaient une histoire de butagaz à raconter, une histoire pas non plus très joyeuse. Voici le problème : officiellement, plus de 99 % du GPL est vendu aux foyers au prix de 2,5 livres égyptiennes la bouteille (1 dollar = 6 livres égyptiennes environ). Le 1 % restant est vendu à des entreprises pour un peu plus du double du prix accordé à l’usage domestique. Les tarifs proposés aux particuliers sont contrôlés par le gouvernement et n’ont pas changé depuis des années, malgré l’augmentation énorme des coûts. Il y a deux ans à peine, le coût d'approvisionnement en GPL, qui est importé, s’élevait à environ 40 livres la bouteille. L’année dernière, il est passé à 50 livres et devrait dépasser 60 livres cette année. Le ministère des Finances, qui paie la différence entre les coûts et le prix de vente, a dû prévoir un budget de 13 milliards (oui, milliards !) de livres pour le GPL il y a deux ans, 17 milliards l’année dernière et environ 21 milliards cette année.

Le montant des subventions est encore plus important si l’on ajoute d’autres combustibles, eux aussi largement subventionnés. Cette année, 70 millions de tonnes de combustibles devraient être consommées en Égypte, à un coût dépassant les 150 milliards de livres, selon la fluctuation des prix du marché international des combustibles et le taux de change. Les consommateurs égyptiens, eux, ne paieront qu’un tiers du prix environ. Le reste, soit 100 milliards de livres ou plus, devra être réglé par l’État ou, pour être plus précis, par les contribuables égyptiens.

Cela représente un poids énorme sur le budget : environ 20 % des dépenses budgétaires totales, soit plus que la santé et l’éducation associées. Cela correspond à une subvention de près de 6 000 livres par foyer égyptien. Par ailleurs, les subventions sur les combustibles ont connu une hausse phénoménale dans le budget du gouvernement ces dernières années, en étant presque multipliées par deux en deux ans seulement : durant l’exercice financier 2009/2010, elles représentaient 54 milliards de livres « seulement ». En 2010/2011, près de 80 milliards, et aujourd’hui plus de 100 milliards de livres. Et pourtant, la pénurie persiste, tandis que le marché noir se développe, ce qui crée toute une autre série de problèmes. Cette tendance alarmante oblige les responsables à se demander comment mettre un terme à cette situation incontrôlée.

Ce n’est pas difficile de comprendre ce qui se passe ; il suffit de se rappeler comment les consommateurs et les producteurs réagissent au signal lié au prix (ou à son absence). Du point de vue de la demande, les prix faibles encouragent la surconsommation et le gâchis, car les gens achètent tout ce qu’on leur propose au prix subventionné, en particulier le GPL, qui est pratiquement gratuit si on obtient une bouteille au tarif officiel. À ce prix-là, les gens achètent des butagaz même s’ils n’en ont pas besoin dans l’immédiat. Ils les gardent pour les « mauvais jours » ou pour un proche, ou encore pour les vendre à profit sur le « marché secondaire » (c’est-à-dire le marché noir). Il paraît que certaines personnes les utilisent pour chauffer les piscines l’hiver, car c’est tellement bon marché. Du point de vue de l’offre, les prix faibles n’incitent pas les fournisseurs à approvisionner le marché en combustibles, surtout s’il est difficile d’obtenir la subvention à temps, voire de l’obtenir tout court, comme cela semble être souvent le cas. Il y a donc pratiquement toujours pénurie de butagaz et certains sont tentés d’envenimer la situation : alors que les prix du marché secondaire s’envolent en raison du manque de bouteilles, les intermédiaires se remplissent les poches. Ajoutez à cela la contrebande de combustibles à l’étranger, la corruption, le favoritisme et autres comportements illégaux, et vous obtenez l’« histoire des butagaz » égyptiennes.

Ce n’est pas ça, la justice sociale

Mais comme le dit le proverbe, bien mal acquis ne profite jamais. Au final, c’est le peuple égyptien qui paie les pots cassés, et la note est encore plus élevée à cause du marché secondaire et de la surconsommation. En effet, l’argent du budget n’est rien d’autre que l'argent du peuple, que le gouvernement recueille au moyen d’impôts et d’emprunts, entre autres. Ne serait-il donc pas préférable que les personnes qui utilisent le combustible paient ce qu’elles consomment, plutôt que l’ensemble des contribuables ? Si l’on n’informe pas les gens du prix réel des choses, ils ne peuvent pas prendre de décisions d’achat qui soient à la fois dans leur meilleur intérêt et dans le meilleur intérêt de la société, conformément aux principes d’un marché fonctionnant correctement. Il existe donc ici un problème de gouvernance : ceux qui contrôlent les prix et les maintiennent artificiellement bas (le gouvernement, en l’occurrence) empêchent le peuple de détenir toutes les informations dont il a besoin pour réaliser ses décisions d’achat ou participer au débat politique en matière de programmes sociaux et de politiques énergétiques.

L’énorme disparité entre les prix et les coûts des combustibles serait peut-être moins problématique si les subventions proposées visaient à profiter aux plus nécessiteux. Malheureusement, ce n’est pas le cas. La consommation de combustibles augmente proportionnellement au revenu : plus on a de l’argent, plus on consomme d’énergie dans de grandes maisons climatisées et équipées de divers appareils, avec de grosses voitures gourmandes en essence. En Égypte, la méthode de subvention ne fait aucune différence entre les riches et les moins fortunés. Par conséquent, une grande partie des subventions n’est pas attribuée aux plus nécessiteux et profite à des foyers plus riches. Une étude financée par l’ESMAP (Programme d’assistance à la gestion du secteur énergétique) et la Banque mondiale, gérée conjointement par le gouvernement égyptien, indique que 37 % des subventions énergétiques ont profité à 20 % des foyers aux revenus les plus élevés, tandis que seulement 11 % des subventions ont été remises à 20 % des foyers aux revenus les plus faibles. Pour certains autres combustibles, la différence de pourcentages est encore plus frappante : 91 % contre 0,4 % pour l'essence, 66 % contre 2,6 % pour le gaz naturel et 26 % contre 13 % pour le GPL. Seul le kérosène a profité aux plus pauvres.

La subvention généralisée dans un système qui profite encore plus aux plus riches et aux personnes bénéficiant du meilleur réseau ? Ce n’est pas ça, la justice sociale. La manipulation des signaux donnés par les prix ? Ce n’est pas ça, une bonne gouvernance. Il doit y avoir un meilleur moyen d’allier bonne protection sociale et consommation d’énergie efficace et abordable.

Quelle est la solution pour l’Égypte d’aujourd’hui ? Je proposerai quelques idées dans mon prochain billet. N’hésitez pas à partager les vôtres !


Auteurs

Vladislav Vucetic

Spécialiste principal en énergie

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