La région du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord néglige la formation de ses managers

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Le Financial Times (a) a présenté son classement mondial des 70 premiers programmes de formation des cadres. Y figurent presque toutes les économies émergentes qui ont le vent en poupe, ainsi que les économies avancées, mais aucun programme de la région MENA. En outre, certains pays ont plusieurs programmes à leur actif : Chili, Brésil, Corée du Sud, Mexique et Singapour, notamment.

Les programmes de formation continue pour les cadres constituent un important indicateur des futurs emplois de dirigeants et managers. Il faut des programmes de proximité pour que les « élèves » puissent continuer à exercer leur activité professionnelle et que l’entreprise soit à même de financer ce type de dispositif. Seules quelques PME ont les moyens d’envoyer leur personnel suivre un programme extérieur, tandis que rares sont les cadres intermédiaires maîtrisant une langue étrangère… Alors que la région MENA doit créer les emplois non publics dont elle a tant besoin, elle n’est pas en mesure d’apporter les ressources nécessaires pour former ses « capitaines » dans l’industrie et la banque.

Certes, grandes écoles et universités s’attachent à améliorer la qualité de leur enseignement, en privilégiant les sciences et l’ingénierie. Mais s’il est vrai qu’un pays doit disposer d’excellents ingénieurs, scientifiques, médecins, etc., il doit aussi être doté d’un solide bataillon de leaders dans d’autres disciplines. Or, des disciplines comme le commerce et la gestion d’entreprise sont encore relativement négligées dans la région MENA et n’attirent pas, pour cette raison même, les meilleurs candidats. En revanche, dans le monde avancé, les « gourous » de l’entreprise, de la gestion, du marketing ou encore de la publicité sont très demandés, parfois au détriment d’autres filières, telles que l’ingénierie ou les sciences.

Les sciences et l’ingénierie sont essentielles pour préparer les innovateurs de demain. Cependant, ces innovateurs ont eux-mêmes besoin d’autres intervenants pour traduire leurs idées sous forme de concepts et d’opérations commercialement viables. S’il y a pénurie de commerciaux, les meilleures idées risquent de ne pas pouvoir éclore. Steve Jobs (Apple), Bill Gates (Microsoft), Pierre Omidyar (Ebay) ou Mark Zuckerberg (Facebook) ont transformé la manière dont on travaille aujourd’hui, non seulement grâce à leurs idées brillantes, mais également en décidant de confier l’exploitation de leur entreprise à des gestionnaires professionnels. Ils se sont concentrés sur ce qu’ils savaient le mieux faire, à savoir sur l’innovation, leur cœur de métier. Et c’est avec l’aide de ces experts du management qu’ils ont pu inventer un modèle économique viable, différencier leurs produits par rapport à ceux de leurs concurrents, élaborer les stratégies de publicité et de marketing permettant de susciter une demande et l’envie des consommateurs, et développer leur entreprise sur le plan financier et opérationnel.

C’est souvent le médiocre sens des affaires des dirigeants qui entraîne la disparition d’entreprises bien établies, avec des effets catastrophiques. Parfois, ce n’est même pas le caractère novateur du produit qui se révèle gagnant, mais l’ingéniosité du modèle économique. Ainsi, Starbucks n’a pas inventé le café mais il a révolutionné la culture du café, créant des millions d’emplois dans le monde.

Quelles sont les conséquences du manque de gestionnaires bien formés ?

Premièrement, l’implantation de grands groupes à forte intensité de main-d’œuvre est compromise. Selon un récent blog consacré à la région MENA, seules les très grandes entreprises et les jeunes entreprises génèrent la quantité et la qualité d’emplois nécessaires. Les grands groupes à forte intensité de main-d’œuvre dépendent largement de la capacité de leur encadrement intermédiaire à organiser le travail des salariés avec efficience et en temps requis, avec un niveau de qualité élevé et dans les limites de coût fixées. C’est l’un des points soulevés par l’ouvrage de Richards et Waterbury, A Political Economy of the Middle East.

Deuxièmement, les jeunes entreprises ne parviennent pas à passer du stade familial à celui de la cotation en bourse, car une telle transition exige un management professionnel et une meilleure gouvernance.

Troisièmement, la pénurie de cadres intermédiaires qualifiés risque d’avoir un effet dissuasif sur les investisseurs étrangers. Une enquête menée auprès de 700 entreprises étrangères européennes pratiquant la délocalisation révèle que la région MENA affiche la plus forte proportion de managers originaires d’autres pays (voir le graphique ci-dessous) : environ deux responsables sur trois sont étrangers, soit un pourcentage supérieur à celui observé dans d’autres régions. Le manque de talents locaux aptes à maîtriser un environnement d’affaires difficile est peut-être l’un des facteurs expliquant la baisse de l’investissement direct étranger (IDE) dans la région MENA.

 

Répartition des managers étrangers et locaux dans les entreprises recevant des flux d’IDE
(cliquer sur l’illustration pour l’agrandir)

Certains affirmeront que la région MENA peut envoyer ses cadres suivre des programmes de formation de l’étranger. Mis à part la question de son rapport coût-efficacité, cette solution peut-elle néanmoins remédier au grave déficit de managers ?  D’autres avanceront qu’il existe des écoles de commerce locales (par exemple, la Suliman S. Olayan School of Business à Beyrouth), mais qu’aucune n’est encore très bien notée. Même si deux programmes régionaux figurent dans le classement des 100 premiers MBA classiques (a) non destinés au développement professionnel des cadres, il s’agit de campus d’universités étrangères implantées aux Émirats arabes unis (telles que la SP Jain School of Global Management, de Singapour, ou la Hult International Business School britannique).

Lorsqu’un pays veut améliorer son secteur de la santé, il lui faut des médecins ; lorsqu’il veut réformer son système judiciaire, il lui faut des juristes et des juges ; lorsqu’il veut construire son infrastructure, il lui faut des ingénieurs des routes ou du génie civil. Si la région MENA ne prête pas dûment attention à la formation de ses managers, sera-t-elle à même de créer les emplois du secteur privé dont elle a tant besoin ?

Auteurs

Nadereh Chamlou

Ancienne conseillère principale auprès de l’économiste en chef

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