Le free-lance en ligne comme remède temporaire au chômage de la main-d’œuvre qualifiée dans la région MENA ?

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Dans de nombreux pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA), la lutte contre le chômage endémique constitue l’une des plus grandes priorités. Les jeunes, les femmes et les diplômés de l’enseignement supérieur semblent être les plus touchés. Les causes du chômage chez cette dernière catégorie, en particulier, tiendraient selon certaines analyses à une conjugaison de facteurs concomitants : l’explosion du nombre de jeunes dans la population, à laquelle vient s’ajouter un meilleur accès à l’enseignement supérieur, avec pour conséquence l’arrivée d’un nombre accru de diplômés sur le marché du travail, dans des pays connaissant une relative stagnation économique et caractérisés par une réglementation du travail rigide. En outre, les compétences de ces diplômés sont souvent axées sur l’emploi dans le secteur public (c’est le fameux « biais en faveur du secteur public ») et peu adaptées au secteur des entreprises (comparativement sous-développé) en raison d’un manque de communication et d’échanges entre l’université et le secteur privé.

Les mesures pour lutter contre le chômage consistent traditionnellement soit à créer de l’emploi dans le pays (par exemple en développant le secteur public et/ou privé) soit à faciliter la migration des sans-emploi vers des pays ayant besoin de leurs compétences. La solution « interne » nécessiterait que le taux de croissance se traduise par une hausse substantielle des emplois, ce qui est peu probable à court terme. Faciliter la migration semble également difficile en ce moment, car la crise mondiale persistante limite le nombre de marchés qui importent de la main-d’œuvre et un environnement politique hostile aux immigrants prédomine dans beaucoup de pays industrialisés.

World Bank | Arne HoelDans ce contexte, les avancées technologiques qui découlent du développement des technologies de l’information et des communications (TIC) et permettent un essor spectaculaire du travail à distance, pourraient représenter une « troisième voie ». Si, pour certaines entreprises, il ne s’agit que d’une nouvelle forme de télétravail, d’autres, essentiellement des micro, petites et moyennes entreprises (MPME), vont plus loin : elles recourent à des plateformes web dédiées (comme codeur.com, elance.com ou odesk.com) pour externaliser certaines de leurs tâches (non essentielles), et profitent ainsi des avantages d’une connexion à l’économie mondiale. Actuellement, la valeur de marché de ces plateformes de free-lance en ligne (ou e-lance en anglais) avoisine, selon les estimations, 1 milliard de dollars. Elles devraient s’étoffer à mesure que cette pratique se généralise. Un représentant de l’une de ces plateformes explique en effet que nombre de professionnels s’engagent d’abord dans le travail en e-lance pour augmenter leur revenu mais, qu’au fil du temps, ils optent pour ce mode de travail à plein temps.

Outre un état d’esprit tourné vers la prise d’initiative et une forte orientation sur le client, il faut trois éléments pour pouvoir travailler en e-lance : 1) une infrastructure de base vous permettant de vous connecter aux plateformes et de remplir vos missions, en d’autres termes un ordinateur avec accès à Internet ; 2) un moyen de recevoir la rémunération de votre travail, c’est-à-dire un compte en banque ou auprès d’un service de paiement en ligne tel que paypal, payoneer ou moneybookers et 3) les compétences correspondant à la mission assignée. À ce jour, la grande majorité de la demande de services concerne l’anglais, mais d’autres langues, comme l’espagnol, le français ou l’arabe, sont en progression. Les deux dernières pourraient offrir des opportunités de niche aux pays de la région MENA.

Par ailleurs, s’ils veulent accompagner le développement de l’e-lance, la plupart des pays de la région MENA vont devoir développer leur infrastructure bancaire et/ou réformer la réglementation dans ce secteur afin de satisfaire aux conditions minimum qu’impliquecette nouvelle forme de travail à distance et de veiller à ce que les coûts de transaction soient assez faibles pour rendre les micro-paiements intéressants. De plus, le marché est encore relativement restreint et la concurrence forte, sachant que les missions en e-lance concernent pour l’instant majoritairement l’anglais et qu’elles favorisent dès lors des pays de bas salaires comme la Chine, l’Inde ou le Pakistan. Enfin, la culture entrepreneuriale et de prise de risque nécessaire pour ce type de travail est peu répandue dans la région MENA et elle mettra du temps à se développer, de même que les investissements dans la formation et l’accompagnement.

Néanmoins, avec nos partenaires en Tunisie — l’Agence nationale de l’emploi et du travail indépendant (ANETI) et l’Observatoire national de l’emploi et des qualifications (ONEQ) — ainsi qu’avec l’appui du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), nous avons organisé conjointement un atelier sur ce thème à Radès, les 25 et 26 mai. Il s’agissait de connaître l’accueil que recevrait dans le pays le lancement d’un projet pilote à petite échelle visant à « convertir » les chômeurs qualifiés en travailleurs indépendants en ligne. Cet atelier a non seulement jaugé l’intérêt suscité par un tel projet, mais il s’est également intéressé à sa structure et à sa conception, le but étant de trouver une formule qui maximise son utilité et minimise les risques de manque de pertinence. Tous les participants sont rapidement et unanimement tombés d’accord sur la nécessité, et la viabilité, de ce projet.

L’un des intervenants a énuméré les multiples avantages comparatifs de la Tunisie dans l’e-lance : une infrastructure TIC satisfaisante dans les principales villes du pays, une formation de qualité, un fuseau horaire (presque) européen, (quasiment) aucune barrière linguistique pour les missions en arabe et en français, du dynamisme, de la flexibilité et des tarifs horaires attractifs. Autant d’éléments qui feraient de la Tunisie un acteur particulièrement compétitif sur le marché des missions en e-lance émanant des pays de la région MENA ou du continent européen (en arabe et en français), et qui plaident donc en faveur du projet pilote.

Concernant les risques, l’intervenant a souligné qu’il fallait améliorer les « compétences relationnelles » de la main-d’œuvre locale, au niveau notamment du respect des délais, du sens de l’initiative ou de la communication sur l’avancement des missions. Outre ces changements relevant de la culture de travail, il faudra trouver une solution pour que les e-lances soient à même de gérer leurs paiements de manière rentable[1]. Enfin, il existe un certain nombre d’autres obstacles opérationnels qui compliquent le projet et qui sont liées à la difficulté d’atteindre, de former (en compétences fondamentales et relationnelles) et d’accompagner — comment maximiser la recherche d’emploi en e-lance, comment obtenir le(s) premier(s) contrat(s) et un soutien psychosocial pour les chômeurs de longue durée — les chômeurs qualifiés, dans tout le pays. Une solution pourrait consister, par exemple, à accorder la priorité aux principales villes du pays et/ou à commencer par un petit nombre de participants issus d’un nombre restreint de filières correspondant à la demande sur les plateformes de travail en e-lance, comme la finance, la traduction ou l’informatique.

Malgré ces risques, il existe aujourd’hui une fenêtre d’opportunité inédite pour déployer ce projet pilote à petite échelle en Tunisie et tirer des enseignements de sa mise en œuvre. Une évaluation d’impact parallèle et approfondie pourrait permettre de déterminer si, et dans quelle mesure, il fonctionne et pourrait être étendu à d’autres filières et/ou reproduit dans, et adapté à, d’autres pays de la région MENA. Enfin, même si le projet pilote ne parvenait pas à élargir les perspectives d’emploi pour les chômeurs qualifiés, il contribuerait dans tous les cas à l’instauration d’un environnement propice à l’entrepreneuriat.


[1]Actuellement, en raison de la non-convertibilité du dinar et de différentes mesures de protection liées à la lutte contre le blanchiment d’argent, il est difficile, voire carrément impossible, de rapatrier les ressources financières issues des systèmes de traitement des transactions en ligne.

Auteurs

Sebastian Trenner

Spécialiste en développement humain

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