Société civile tunisienne : de la révolution à la paix

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Avenue Habib Bourguiba, Tunis. Nataliya Hora l ShutterstockQui aurait pu imaginer qu’en investissant les rues de leur pays aux cris de « Dégage ! » pour faire tomber l’ancien régime dictatorial du président Ben Ali, ce 14 janvier 2011, les Tunisiens allaient enclencher une série d’événements qui déboucheraient, quatre ans plus tard, sur l’attribution du prix Nobel de la paix à un quartet d’organisations de la société civile tunisienne… Certes, la transition n’a pas été de tout repos. Il y a eu des morts. Et les tensions politiques ont failli dégénérer en violences généralisées. Pourtant, cramponnée aux principes de la démocratie, la société civile tunisienne aura su amener le pays à préférer le compromis au conflit.

Instigateurs de la « révolution de Jasmin », les Tunisiens ont montré au monde deux aspects de leurs capacités de résilience : dans un premier temps, de 1987 à 2010, en endurant le régime Ben Ali et, dans un second temps, en se levant pour réclamer « pain, liberté et dignité sociale », pour reprendre le slogan des manifestations de 2011. De ces trois revendications centrales, la liberté est le plus grand acquis que la société civile tunisienne est parvenue à consolider. Alors même que le chômage reste élevé, surtout parmi les jeunes, et que les régions à la traîne souffrent d’une forte exclusion sociale, les deux autres principes du travail (le « pain » des manifestants) et de la dignité sociale sont désormais inscrits dans la nouvelle Constitution tunisienne.

La société civile a joué un rôle majeur dans l’élaboration de la nouvelle Constitution. Toujours vigilante et ne relâchant jamais la pression lors du processus de rédaction, elle y a contribué, séance après séance, article après article, sans jamais baisser la garde. L’identité nationale, la place de la religion, la définition des droits et des libertés et l’égalité hommes-femmes ont été au cœur d’intenses discussions.

Plus de 6 000 Tunisiens, 300 organisations de la société civile et 320 représentants des universités ont apporté leurs contributions au dialogue national autour de la nouvelle Constitution. Symbole du consensus atteint avec le document final, le texte a finalement été approuvé à une écrasante majorité par 200 des 216 membres de l’Assemblée constituante. Parallèlement, les groupes de la société civile ont réclamé de nouvelles lois relatives au droit d’association et à l’accès à l’information et ont participé à leur adoption. Ils ont également travaillé avec des organisations internationales de développement autour de divers projets, depuis le renforcement des compétences professionnelles des jeunes à l’amélioration des services dans les régions à la traîne, contribuant là encore à la stabilité sociale.

Pendant cette période souvent troublée, la société civile a recouru à différentes stratégies — toujours pacifiques — pour faire entendre ses demandes. Elle a ainsi organisé des débats sur différents réseaux et chaînes de télévision nationales, où les échanges ont parfois été vifs ; investi les réseaux sociaux pour sensibiliser les gens et les gagner à sa cause ; organisé des marches et des manifestations pacifiques pour renforcer les demandes populaires ; pris contact avec les partis politiques et les principaux décideurs afin d’intégrer des critiques constructives pendant les principales étapes de la rédaction de la Constitution ; et noué de solides partenariats au service du développement avec des institutions publiques et les autorités.
 
Mais la société civile n’était pas la seule à devoir naviguer sur les eaux agitées de l’apprentissage démocratique : les politiques se sont heurtés à de sérieuses difficultés pour gérer le pays après la révolution sur fond de luttes acharnées pour le pouvoir. D’autant que la population, frustrée de ne pas voir ses attentes satisfaites, manifestait son impatience. Ce qui a conduit, inévitablement, à une grogne sociale grandissante, des heurts violents et, au plus fort de la crise, l’assassinat de deux dirigeants d’opposition.

Mais à l’inverse de ce qui s’est passé dans les pays voisins et dans la région, cette situation n’a pas dégénéré en instabilité civile ou, pire, en guerre civile. L’ouverture du Dialogue national et la signature du Pacte social en 2013 entre l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et l’Ordre des avocats — le désormais célèbre quartet, lauréat du prix Nobel de la paix — sont parvenues à enrayer cette dynamique mortifère. Avec le gouvernement (dirigé alors par le parti islamiste Ennahda), la société civile et les partis d’opposition, ces acteurs se sont ainsi engagés à œuvrer ensemble pour introduire les réformes socioéconomiques et les transformations requises afin de garantir la paix et la stabilité pour la période 2012-2020. Le pacte couvre de nombreux points, soulignant notamment l’importance du dialogue social comme pilier incontournable d’une transition démocratique porteuse d’une plus grande justice sociale. L’accord a favorisé la reprise du travail et permis d’engager le processus de rédaction de la nouvelle Constitution. Il a aussi contribué au retrait volontaire d’Ennahda du pouvoir et à la désignation d’un nouveau gouvernement technocratique qui a organisé les élections présidentielles de 2014.

Le consensus d’alors perdure et maintient la transition sur les rails, en dépit d’une conjoncture sécuritaire difficile et de la lenteur avec laquelle les acquis politiques se traduisent en un modèle économique profitant à la majorité des habitants et non plus à quelques privilégiés. L’attribution du prix Nobel de la paix intervient à un moment critique, ravivant chez les Tunisiens cette envie d’un avenir meilleur fait d’opportunités prometteuses pour une prospérité partagée. Cette récompense est une reconnaissance extraordinaire du parcours de la Tunisie, qui a su, même durement ballotée, maintenir un cap pacifique pour satisfaire, à travers une transition d’abord politique puis socioéconomique, les attentes exprimées pendant la révolution. Alors que le pays tourne la page politique de son évolution, il nous transmet un message d’espoir, d’unité, d’encouragement et de fierté, et souligne le rôle central de la société civile comme partenaire à part entière du développement face à la revendication originale de « dignité sociale ».

Auteurs

Donia Jemail

Chargée de communication

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