Publié sur Voix Arabes

Omar Jaga : une école « du bout de nulle part » à Djibouti

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World BankChaque jour, plus de 4 000 camions partent des ports de Djibouti vers l’Ouest pour acheminer du fret jusqu'en Éthiopie. Ils empruntent un itinéraire qui traverse un paysage austère et aride, où les températures peuvent atteindre 50 °degrés. La route est mauvaise et le trajet laborieux. Une heure après quitté la capitale environ, après des kilomètres de désolation et de chaleur, une petite école surgit au sortir d’un virage. Il n'y a rien d'autre : ni sortie, ni village, ni curiosité naturelle dans le paysage qui expliquerait pourquoi elle est bâtie là.

Nous sommes venus ici dans le cadre d’une mission d’appui à la mise en œuvre d'un projet éducatif. En nous rangeant sur le côté de la route, nous découvrons un campement à quelque distance : de petites huttes basses faites de branches entremêlées, recouvertes de bâches en plastique et de tissus disparates émaillent le flanc de la colline. Il y en a peut-être trente ou quarante. À Djibouti, les précipitations annuelles sont inférieures à 250 millimètres, mais voilà six ans qu’il n'y a pas eu de pluie. Les nomades pouvaient subsister grâce à leurs troupeaux qui se nourrissaient du peu de végétation qui réussissait à pousser dans cet environnement inhospitalier, mais aujourd’hui ils ont tout perdu ou presque. Les autorités de Djibouti, préoccupées par leur infortune, se sont mises à construire des écoles comme celle-ci pour tenter de les aider. Elles semblent être sorties de nulle part, au beau milieu des terres, ce qui leur a valu leur surnom.

World BankIci, l’école se réduit à trois salles ; elle est construite sur une étendue dégagée, en plein désert de pierres. L’avant de l’école, qui sert de cour de récréation, est entouré de barbelés pour éviter que les chameaux ne saccagent les trois arbustes plantés. L’établissement assure les cinq premières années du cycle primaire et accueille 155 élèves en classes alternées. Cinq enseignants vivent sur place dans un bâtiment composé de deux pièces : le directeur et sa femme occupent la pièce principale et utilisent la porte de devant ; les quatre autres enseignants partagent la seconde pièce et, par souci de ne pas déranger leurs voisins, entrent et sortent par une fenêtre.

Les nomades viennent s’installer près de l’école pour trois raisons : pour le puits que le l’État a fait creuser à proximité, pour les repas simples servis aux écoliers, essentiels à la survie des familles en temps de sécheresse, mais également pour un motif tout aussi important à leurs yeux : la perspective d’une vie meilleure. Car aussi extraordinaire que cela puisse paraître, ils nourrissent des aspirations et des ambitions que leur quotidien miséreux et ardu ne parvient pas à ébranler. Le représentant des parents d’élèves qui vient à notre rencontre a neuf enfants ; il espère qu'un ou deux de ses fils réussisse assez bien pour poursuivre sa scolarité dans le collège situé à 20 kilomètres de là. Il rechigne cependant à y envoyer ses filles. Ce serait dangereux pour elles, et d'ailleurs, à 12 ans, il faudrait penser à leur mariage, nous dit-il.

L’enseignement dans ces écoles se heurte à des obstacles très particuliers et rien ne garantit que les attentes des parents soient un jour satisfaites. Les écoliers et leurs enseignants ont des besoins spécifiques dans ces endroits isolés.

Nous sommes invités à nous rendre dans une classe de CE2 qui nous accueille avec le sourire et avec curiosité. Parmi cette trentaine d’enfants de neuf ans, la plupart sont très petits. Malheureusement, pour nombre d’entre eux, l'absence d’une nutrition appropriée et de stimulation intellectuelle dans la petite enfance leur laissera des séquelles toute leur vie en termes de développement. Il y a par ailleurs dans la classe des élèves plus grands (16 ans pour les plus âgés) qui essaient de maîtriser les éléments fondamentaux du programme de CE2. Ils en imposent par leur taille, mais, manifestement, la majorité d’entre eux n’arrivent pas à suivre parce qu’ils ne comprennent pas le français, la langue utilisée en classe (ils parlent afar dans leur famille), qu’ils ont parcouru 3 kilomètres sous la chaleur pour arriver à l’école, qu’ils n’ont pas assez mangé ou qu’ils ne parviennent tout simplement pas à se concentrer. Nous demandons à deux d’entre eux de lire une phrase en français ou en arabe, et c’est la déception.

World BankPourtant, il existe de nombreuses solutions, comme l’emploi de la langue maternelle dans les petites classes ou les formations spécialisées pour les instituteurs confrontés à des classes sous-alimentées, nombreuses ou hétérogènes. Il y a fondamentalement une question de plus grande importance : comment répondre aux besoins des enseignants ? Ceux qui viennent d’être formés sont nommés partout sur le territoire pour une période de trois ans. Quand ils sont affectés dans des écoles comme celle-ci, il n’est pas difficile d’imaginer les difficultés qu’ils rencontrent. Des deux enseignants que nous avons rencontrés, le premier était manifestement enthousiaste. Cela se voyait dans sa classe : les élèves étaient intéressés et participaient. Le second, cependant, était visiblement déprimé : coupé du monde, dans cet endroit qui offre très peu de stimulation, il paraissait reclus. Sa classe était comme peuplée d'âmes en peine. D'après certains travaux, il faut en moyenne cinq ans pour qu'un enseignant devienne compétent — à la condition qu’il bénéficie d’un accompagnement professionnel. Pourtant, ici, dans cette école de nulle part, le conseiller éducatif, responsable de 11 autres établissements dans la région, ne peut se rendre à Omar Jaga plus d’une fois par mois.

Devant la salle de classe, les camions défilent dans un ballet incessant, vers l’Éthiopie. J’essaie d’imaginer ce qu’ils transportent : des réfrigérateurs neufs, des voitures ou des iPad, peut-être. Cette route est une artère économique, moderne et florissante. Un jour, une roue, qui s’était envolée d’une remorque, est venue heurter le mur de l’école, mais c’est tout. Les poids lourds ne s'arrêtent jamais ici. Mon collègue Mourad, qui travaille à la Banque mondiale depuis bien plus longtemps que moi, ne se rappelle pas une telle désolation. Pourtant, il a été nommé dans des pays pauvres comme le Tchad et le Soudan du Sud. Les nomades sont des gens résilients. Renoueront-ils avec leur mode de vie dès que les pluies reviendront ? Pour certains, c’est probable. Pour l’heure, cependant, ils considèrent que cette école est leur seul espoir de donner à leurs enfants un avenir digne.


Auteurs

Simon Thacker

Spécialiste en éducation

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